A la une Politique économique — 17 mars 2014
Federal Reserve : les défis de Janet Yellen

Dans un contexte de reprise économique fragile, Janet Yellen doit répondre aux attentes et faire face aux critiques. Quoi quil arrive, elle devra resserrer plus fortement sa politique monétaire à court ou moyen terme. Le cas échéant, l’économie mondiale devra réapprendre à tenir sur ses deux jambes, car la Fed ne pourra éternellement rester interventionniste.

Par Lucas Heslot — La politique monétaire keynésienne mise en place par Bernanke depuis 2009, appelée Quantitative Easing (QE), consistait à maintenir les taux d’intérêts directeurs à 0% et à racheter différents actifs financiers pour 85 milliards par mois — l’équivalent d’un New Deal par mois. Ce mécanisme a été critiqué par de nombreux économistes, qui ont souligné que l’objectif de relance du crédit aux entreprises et ménages n’était pas atteint. Les liquidités se déverseraient dans Wall Street plutôt que Main Street – c’est-à-dire vers « la grande finance » plutôt que vers les petites entreprises.

Le 18 décembre 2013, Ben Bernanke, chairman de la banque centrale américaine avant d’être succédé en janvier 2014 par Janet Yellen, avait annoncé qu’il comptait réduire ses rachats d’actifs de 10 milliards de dollars par mois, passant ainsi à 75 milliards, puis 65 milliards aujourd’hui. Il a donc montré qu’il assumait toute la responsabilité de son action durant la Grande Récession. Cette normalisation, appelée tapering dans le jargon économique, consiste à ramener progressivement la Fed a une politique monétaire plus conventionnelle pendant que l’économie repart, afin de prévenir une trop forte inflation ou la formation de bulles d’investissement. Parallèlement, il a réaffirmé que les taux d’intérêts resteraient à 0% jusqu’à ce que le taux de chômage, anticipé pour 2015, passe sous la barre des 6,5%.

L’engagement du tapering le plan de réduction de rachat d’actifs— d’abord sans conséquence immédiate, a occasionné des ajustements assez violents dans les pays émergents au mois de janvier, où se déversait une grande partie des liquidités de la Fed. Heureusement, il semble aujourd’hui que ces chocs auront des conséquences limitées sur la reprise des économies occidentales. On pourrait donc considérer que l’opération est un succès, malgré le scepticisme des observateurs.

Le risque déflationniste étant toujours présent, et alors que la reprise semble s’accélérer, la Fed pourrait maintenir ses taux d’intérêts très bas bien au-delà des échéances initialement prévues fin 2014. Elle s’éclairerait à l’avenir de différents indicateurs du marché du travail afin de juger du moment opportun pour les remonter, dont le taux de chômage à long terme, encore trop élevé. En somme, la Fed a maintenu son objectif de remontée des taux à moyen terme, mais a décidé de passer outre, se tournant plutôt vers un objectif de 6% de chômage, voire de PIB nominal ou d’une inflation à 2%.

Ces nouveaux objectifs ont été gravés dans le marbre par Janet Yellen depuis sa prise de fonction le 31 janvier. Nombre d’économistes ont en effet critiqué le fait que la Fed place son objectif seulement sur le taux de chômage pour conduire sa politique monétaire, et ont popularisé l’idée de se tourner vers des indicateurs plus variés, notamment le PIB nominal (le PIB ajusté à l’inflation). Le plus reconnu d’entre eux, Scott Sumner, enseignant à la Bentley University du Massachusetts, déclare :

« La décision daujourdhui na pas abandonné le seuil de taux de chômage, mais la affaibli. Il devrait tout simplement être supprimé. Sils ont promis dattendre jusqu’à ce que la prévision dinflation grimpe à 2,5% avant de remonter les taux, cela se traduirait approximativement par 2% dinflation durant les années qui viennent, sachant que le taux dinflation est actuellement inférieur à 2%. Cest encore trop serré, mais bien mieux que lancienne politique, et encore mieux que la révision daujourdhui. Le taux de chômage naurait jamais dû faire partie de la forward guidance. »

Janet Yellen doit répondre à toutes ces critiques afin de changer les anticipations. Elle peut placer le curseur sur le PIB nominal et/ou simplement le taux d’inflation, plutôt que sur un taux de chômage qui pourrait se révéler difficile et trop long à atteindre.

Pour éviter de brusquer un marché boursier très volatile, la nouvelle présidente de la Fed doit assurer la continuité avec Ben Bernanke. À ce titre, même si la direction change, la perspective reste identique. Tous les yeux sont donc rivés sur la nouvelle dirigeante, qui devra réussir à sortir par le haut de cette politique exceptionnellement accommodante, sans trop de pots cassés.

Dans ce contexte, la communication est primordiale et le principe de forward guidance, qui consiste à souffler les futurs mouvements de la Fed aux marchés et acteurs de l’économie en amont de leur engagement, constitue une innovation majeure dans la politique monétaire. Ce principe a encore ses faiblesses et n’est pas toujours respecté à la lettre, et comporte donc des risques non négligeables de perte de crédibilité qui pourraient remettre en cause tout le travail effectué depuis 2009 —comme par exemple le 18 septembre 2013, quand Bernanke décida de manière inattendue de repousser le tapering, prenant de court l’ensemble des acteurs.

L’objectif de Yellen est par conséquent de perfectionner ce principe de communication afin de le rendre imparable et plus rigoureux. Elle doit, en outre, éviter les erreurs faites par Bernanke et sa politique du on-and-off —QE 1, puis QE 2, puis QE 3 jusqu’à nouvel ordre— qui ont mis les marchés dans la confusion, en réduisant la visibilité et, partant, en conduisant à des risques importants de bulles d’investissements à court-terme. La question centrale aujourd’hui porte donc sur la continuité, ou non, du curseur de forward guidance de Bernanke, de plus en plus remis en question. C’est ce qui semble se profiler jusqu’ici, la nouvelle chairman étant insensible aux appels du pied de Wall Street voulant la conduire à assouplir son calendrier de sortie du QE, alors qu’une météo capricieuse aurait affaibli la reprise.

Mis à part la sémantique, et même si l’engagement du tapering fut un succès, Yellen comme Bernanke jugent qu’une « politique monétaire très accommodante reste appropriée ». En effet, avec une inflation tout aussi basse et un taux de chômage encore assez élevé, 2013 n’a pas été bien meilleure que 2012, même si la Fed a compensé une partie de l’austérité fiscale (sic). Toutefois, si la politique monétaire reste exceptionnellement accommodante au moins jusqu’en 2015, c’est aujourd’hui à la Maison Blanche et au Congrès de faire leur travail, en engageant une politique fiscale favorable à l’expansion économique durable et non à l’instabilité. Le changement de leader devra donc manifestement s’accompagner d’un changement de cap. De la part de la banque centrale d’abord, mais aussi de la part de Washington.

La triple mission de Yellen est délicate. Quoi qu’il arrive, elle devra resserrer plus fortement sa politique monétaire à court ou moyen terme. Le cas échéant, l’économie américaine, et mondiale devront réapprendre à tenir sur leurs deux jambes car la Fed ne pourra éternellement rester interventionniste. Si le succès est confirmé, la forward guidance aura révolutionné la politique monétaire et coupé le sifflet à toutes les mauvaises langues. Si elle pèche par manque de courage ou d’habileté, le dollar s’en verra fortement affaibli, et nous nous dirigerons vers une nouvelle décennie perdue.

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Lucas Heslot

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(5) Commentaires

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  4. Selon votre vision du proche avenir, est-il pertinent,, quand on n’en pas des masses, de placer une partie de ses économies dans des Napoléons ?

    Merci

    • Bonjour, merci de votre commentaire.

      Je ne gère pas de porte feuille, mais de ce que j’en sais, l’or n’est pas le meilleur des placements pour faire fructifier son épargne, surtout aujourd’hui, alors que la Fed normalise sa politique (peut entraîner un regain de confiance dans le dollar) et que l’économie repart dans les pays développés.

      En protection de très long terme cependant, il est toujours bon d’avoir de l’or matériel quelque part.

      Je vous conseille de suivre les publications de l’Institut des Libertés, bien plus experts que moi en ce qui concerne l’orientation de votre porte feuille.

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