A la une Politique et société civile — 01 décembre 2013
Le mouvement Tea Party et la Constitution, par C.Kesler

Pour le Professeur Charles Kesler, le progressisme est incapable de saisir les principes défendus par le mouvement Tea Party. Titre original : « The Tea Party and the Constitution « , par Charles Kesler. Traduit de l’Anglais par Le Bulletin d’Amérique

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Par Charles Kesler* — Le Tea Party originel n’était ni une organisation politique ni un mouvement populiste mais un soulèvement ponctuel [one-night stand], une révolte de fin de journée. Néanmoins, le jeune John Adams le jugea si audacieux et riche en conséquences qu’il le considéra comme un moment historique, et le gouvernement britannique était d’ailleurs d’accord avec celui-ci : Lord North avertit les communes qu’un tournant avait été atteint. «Nous devons maintenant établir notre autorité», leur dit-il, « ou y renoncer tout à fait. » Nous savons tous comment tout cela a fini.

L’ancien comme le nouveau mouvement Tea Party se sont levés pour résister à un pouvoir inconstitutionnel. En 1773, le Tea Party s’est opposé au Tea Act, qui violait leurs droits en tant que britanniques et en tant qu’hommes, et leurs homologues luttent aujourd’hui contre l’Obamacare, une loi bien pire. Et ils ont encore assez de superbe pour affronter les nombreuses autres usurpations de l’administration Obama, ainsi que plusieurs autres héritées de Bush II.

Le progressisme [1] ne peut ni comprendre ni tolérer le Tea Party. Les progressistes ne croient pas en un droit à la révolution contre le progressisme. Ils considèrent le progrès, tel qu’ils le définissent, irréversible. Par exemple, voici l’une des déclarations les plus péremptoires de Barack Obama, appelant en 2009 à nationaliser les soins de santé : « Je ne suis pas le premier président à vouloir porter cette cause, » dit-il au Congrès, « mais je suis déterminé à être le dernier.« 

Tel que les progressistes le perçoivent, le job du conservatisme est de conserver le progressisme. Lorsqu’elle menace de renverser un programme comme l’Obamacare, la droite cesse d’être conservatrice et devient radicale, révolutionnaire, dans la mesure où elle ne remet pas seulement en cause un département ou deux d’une administration, mais l’ensemble de la religion du progrès — à sens unique vers la gauche — et l’ ensemble de l’adoration instituée autour de cette foi.

Même un liberal intelligent comme Sam Tanenhaus considère le Tea Party comme le dernier souffle d’un conservatisme mourant qui aurait cessé d’être Burkien et qui serait devenu, selon ses propres dires, « jacobin », c’est-à-dire révolutionnaire dans le mauvais sens — français — du terme. Bien sûr, le nom même de Tea Party se réfère à une révolution — mais à la Révolution américaine, et non à la version française, irrationnelle. Tanenhaus ne voit guère de différence, car il semble rejeter, pour cause d’extrémisme, toute forme de politique ne suivant pas le flux de l’évolution, et qui fait appel à des principes universels et intemporels de justice. On est tenté de dire qu’il rejette les droits naturels aussi fermement que John C. Calhoun le fit, et pour la même raison : ils mettent en danger l’ancien régime qui, à notre époque, est le progressisme.

Si le Tea Party est révolutionnaire, il ne l’est que dans le sens traditionnel américain : il veut un retour, pour revenir à la Constitution et aux principes de la Déclaration d’Indépendance, base du gouvernement. C’est la raison profonde pour laquelle l’administration Obama réagit ainsi au Tea Party, comme Lord North le fit face au mouvement originel. Si l’Obamacare est abrogé, alors les progressistes auront perdu le contrôle de l’avenir et donc de leur légitimité, et s’ils perdent l’avenir, ils perdront aussi le présent. Le Tea Party doit donc être arrêté à tout prix.

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Les progressistes aiment à dénoncer le Tea Party, qui serait intrinsèquement «dysfonctionnel », dont la traduction signifie : ce mouvement se tient en travers de l’Histoire pour crier « Stop! » L’ensemble du mouvement conservateur depuis William F. Buckley, Jr., est dysfonctionnel pour la même raison. La Constitution elle-même est dysfonctionnelle — faite d’institutions comme les checks and balances, le bicaméralisme, la séparation des pouvoirs et le fédéralisme, conçues pour tempérer l’espoir et ralentir le changement politique, pour inciter à prendre le temps de délibérer et de suivre une procédure régulière, pour conserver la fidélité du peuple envers la Constitution et les lois.

La bataille autour de l’Obamacare a permis de révéler que ce n’est pas seulement deux interprétations de la même Constitution qui s’affrontent et qui divisent les progressistes et les conservateurs aujourd’hui. Il s’agit de plus en plus de deux constitutions différentes qui sont en conflit. Les progressistes s’appuient sur l’idée d’une « constitution vivante » [living constitution], qui perçoit la majeure partie du document de 1787 comme dysfonctionnel au regard des conditions modernes, donc obsolète, voire même mort. Ils ne reconnaissent comme vitales que quelques phrases dans quelques amendements.

Les Conservateurs tiennent à l’ancienne Constitution (telle qu’elle a été amendée), non seulement parce qu’elle est ancienne, mais parce que ses principes de justice, basés sur la nature humaine, sont corrects, et parce que ses institutions et coutumes anticipent judicieusement la foi en la grandeur et en la bassesse humaines. De ce point de vue , c’est le passage en force de l’Obamacare — avec ses votes hâtifs suivant des lignes partisanes, ses accords corrompus, et son irrespect éhonté de la légalité — et non la tentative de l’abroger, qui s’avère être un dysfonctionnement constitutionnel.

Le Tea Party et l’administration Obama comprennent aussi bien l’un que l’autre les enjeux de la situation actuelle. Mais il faudra bien davantage que le temps de prendre un thé pour remporter cette lutte.

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[1] Les termes liberal et liberalism ont été traduits par progressisme afin d’éviter toute confusion : aux Etats-Unis, le terme liberal désigne la gauche de l’échiquier politique et il est préférable de ne pas l’amalgamer avec le libéralisme classique, continental.

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*Charles Kesler est Professeur de Science Politique au Claremont Mc Kenna College et éditeur de la Claremont Review of Books. Diplômé d’un doctorat de Harvard, il est l’auteur de l’ouvrage I am the Change: Barack Obama and the Future of Liberalism (Broadside Books, 2013).

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