5 idées reçues sur les blancs américains, par Charles Murray

Charles Murray, chercheur à l’American Enterprise Institute, vient de publier Coming Apart: The State of White America, 1960-2010. A ses yeux, la division de plus en plus marquée entre les valeurs et comportements de l’upper-class et de la lower-class menace les fondements mêmes de l’Amérique. Dans cet article publié pour The Washington Post, il corrige cinq idées reçues sur la population blanche américaine. — Titre original: Five Myths about White People (10 février 2012). Traduit de l’Anglais par Estelle Devisme pour Le Bulletin d’Amérique.

Par Charles Murray — Pendant des décennies, les tendances de la société américaine ont généralement été analysées à travers le prisme de la race, et les Américains blancs ont servis de point de référence – en comparant le chômage des Noirs à celui des Blancs, par exemple, ou le pourcentage de lycéens Latinos qui accédaient aux études supérieures à celui des élèves blancs. Ces comparaisons sont éclairantes, mais elles négligent le fait que ce point de référence est lui-même en train de changer. Notre compréhension de l’Amérique blanche est soumise à des hypothèses dépassées qui devraient être repensées.

1.  Les Blancs de la classe ouvrière sont plus croyants que les blancs des classes supérieures.

C’est une idée fausse répandue, encouragée par les progressistes ["liberals" dans le texte] qui mettent la droite religieuse et la classe ouvrière dans le même panier, et par les conservateurs évangéliques qui invectivent la classe dirigeante impie.

Bien sûr, les élites intellectuelles blanches sont devenues extrêmement laïques. Cependant, dans son ensemble, la classe moyenne-supérieure blanche a depuis longtemps fait preuve d’une plus grande fréquentation des services de culte et d’une plus forte allégeance à leur foi religieuse que la classe ouvrière, si l’on s’en remet aux statistiques recueillies dans les années 1920 et qui perdurent aujourd’hui.

Depuis le début des années 1970, l’Amérique blanche est globalement devenue plus laïque, mais cette baisse a été bien plus importante dans la classe ouvrière. Le sondage social général a indiqué dans les années 2000 que près de 32% des Blancs de la classe moyenne-supérieure, entre l’âge de 30 et 49 ans, allaient régulièrement à l’église, contre seulement 17% de la classe ouvrière blanche de la même tranche d’âge.

2. Les universités d’élite sont les bastions des privilégiés Blancs de classe moyenne-supérieure.

Il est fréquent de supposer que les étudiants blancs de classe moyenne-supérieure récoltent plus de places au sein des meilleures universités que les étudiants de la classe moyenne ou de la classe ouvrière, non pas parce qu’ils sont plus intelligents mais parce que leurs parents ont les moyens de les envoyer dans les universités et lycées de meilleure qualité, de payer pour des cours préparatoires au SAT [test de classement d’admission des lycéens à l’université] ou de faire de généreux dons aux universités.

Il y a deux problèmes à cette logique. Tout d’abord, depuis le fameux Rapport Coleman sur l’égalité dans l’éducation en 1966, les universitaires ont eu des difficultés à démontrer que la fréquentation des établissements primaires et secondaires chics augmente la performance académique des élèves. Et, en moyenne, les cours préparatoires hautement racoleurs n’améliorent les scores des élèves au SAT que de quelques douzaines de points (résultat confirmé par de rigoureuses études comparatives des préparations existantes).

D’autre part, le niveau d’éducation est corrélé avec l’intelligence (le QI moyen des Américains blancs avec seulement un diplôme d’éducation secondaire se situe autour de 99 ; le QI moyen des Américains blancs avec un diplôme professionnalisant avoisine les 125). Et le quotient intellectuel des enfants est lié à celui de leurs parents. La question de comment les gènes et l’environnement se conjuguent pour produire ces relations n’est pas pertinente ; cette relation est restée stable pendant des décennies. Par conséquent, les parents blancs ayant fait des études avancées — et qui sont également riches en général — sont inévitablement la raison d’un nombre disproportionné d’élèves blancs avec les plus hauts scores au SAT, les meilleures notes et autres preuves d’excellence académique.

Si l’admission à l’université était purement méritocratique — éliminant le favoritisme pour les enfants des alumni, célébrités et gros donateurs — la classe moyenne-supérieure serait toujours surreprésentée. C’est parce que l’écrasante majorité des candidats qui seraient acceptés à la place viendrait également de cette classe moyenne-supérieure.

3. Le mariage s’effondre au sein de l’Amérique blanche.

Dans l’ensemble, les taux de mariage déclinent effectivement aux États-Unis : les adultes Américains sont mariés à tout juste plus de 50%, contre 72% en 1960. Toutefois, il y a parmi les Blancs américains un profond fossé de classe sur le mariage.

La part des Blancs mariés de classe moyenne-supérieure, âgés de 30 à 49 ans, est constante depuis 1984, oscillant autour de 84%. Sur la même période, le mariage de la classe ouvrière blanche du même groupe d’âge a chuté de 70 à 48%. Ce n’est pas un artefact statistique qui s’expliquerait par la différence entre les classes de l’âge de mariage ou la fréquence des remariages, ni par une conjoncture économique difficile pour la classe ouvrière. Le mariage constitue désormais une ligne de faille cuturelle, divisant les classes socioéconomiques parmi les Américains blancs.

4.  Les hommes de la classe ouvrière blanche ont une plus grande éthique du travail.

Cela a été le cas, mais ne l’est plus tellement aujourd’hui. En 1968, 97% des hommes blancs âgés de 30 à 49 ans qui détenaient tout au plus un diplôme d’études secondaires étaient dans la population active – ce qui signifie qu’ils occupaient un emploi ou cherchaient activement un travail. En Mars 2008 (avant la Grande Récession), ce chiffre était tombé à 88%, ce qui veut dire que près d’un homme blanc de la classe ouvrière sur huit dans la force de l’âge n’était même pas à la recherche d’un emploi. Ce n’est pas seulement une question de «travailleurs découragés» ; ce taux de décrochage de la population active avait augmenté lors du boom des années 1980, 1990 et 2000 aussi rapidement que pendant les années de récession.

Parmi les hommes blancs âgés de 30 à 49 ans, avec un travail ouvrier ou de services peu qualifiés, un plus petit nombre travaille à temps plein. Le pourcentage de ceux qui travaillaient moins de 40 heures par semaine est passé de 10% dans les années 1960 à 20% en 2008, augmentant dans les bonnes commes les mauvaises périodes économiques.

Des enquêtes sur l’utilisation du temps ont précisé ces changements de comportement parmi les hommes au chômage. Au début des années 2000, comparées à l’année 1985, ces hommes consacraient moins de temps à la recherche de travail, à l’éducation et à la formation, aux tâches ménagères ou aux activités civiques et religieuses, et passaient plus de temps à regarder la télévision et à dormir.

5. Le temps des Américains blancs est révolu.

Vous n’avez pas besoin de voir une jeune famille noire à la Maison Blanche pour comprendre que la démographie américaine se transforme. Lors du recensement de 2010, les Blancs non-Latinos formaient 64% de la population, contre 69% en 2000, 76% en 1990 et 80% en 1980. En 2011, les Blancs non-Latinos constituaient pour la première fois une minorité des enfants âgés de moins de deux ans — signe avant-coureur d’une nation au sein de laquelle les Blancs deviendront minorité. Ce n’est pas un mythe.

Pourtant, 45 des 50 gouverneurs et 96 des 100 sénateurs américains étaient toujours des Blancs non-Latinos en 2010. Les Blancs représentaient aussi 92% des dirigeants nommés aux Academy Awards entre 2000 et 2011. Ils formaient 96% des PDG de Fortune 500 en 2011. Les chiffres sont similaires pour d’autres postes influents de la société américaine. Pour l’instant du moins, la rhéthorique sur le rôle déclinant des Blancs au sein de la société américaine excède la réalité.

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A lire:

La tragédie de l’Etat-providence selon Murray, par Aristide.

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*Charles Murray est chercheur à l’American Enterprise Institute. Il publia Losing Ground en 1984, un ouvrage qui influença la réforme de l’Etat providence de 1996.En 1994, son livre The Bell Curve créa la polémique, en soulevant le rôle du QI dans la formation de la structure sociale américaine. Il a été Senior Fellow du Manhattan Institute (1982-90) et a été diplômé d’Harvard et d’un PhD du Massachusetts Institute of Technology.

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