USA: lutte acharnée entre Gingrich et Romney

A quelques jours de la primaire républicaine de Floride, la confrontation entre Mitt Romney et Newt Gingrich atteint un paroxysme. Petit bilan d’un mois de janvier haut en couleur.

Par Philippe Deswel — La victoire de Newt Gingrich lors de la primaire organisée samedi 21 janvier en Caroline du Sud a marqué un nouveau tournant. Après celle a posteriori de Rick Santorum en Iowa, par 21 voix seulement, et celle, bien plus large, de Mitt Romney dans le New Hampshire, c’était au tour de l’ancien « Speaker » de la Chambre des Représentants de savourer son moment de gloire. Le suspens pour désigner le candidat qui fera face au Président sortant se prolonge, avec l’état de Floride comme nouvelle terre d’affrontement.

Une course qui reste ouverte

L’indécision et la versatilité des électeurs républicains n’en finissent pas d’étonner, et de rendre cette course à l’investiture captivante. Avec quatre candidats encore en lice, à la suite de nombreux retraits, et un nombre phénoménal de débats télévisés pour les départager, les tendances auraient pu se stabiliser. Un triplé victorieux pour Romney aurait certainement scellé sa candidature. Pourtant en une semaine, Mitt Romney est passé de 10% d’avance dans les sondages en Caroline du Sud à une défaite de près de 10% face à Gingrich le soir de la primaire. Le sentiment dominant était que les supporters du GOP, résignés, trouvaient la candidature de Romney « inévitable. » La Caroline du Sud a prouvé le contraire.

Le Sud fait valoir sa différence

L’état de Caroline du Sud était, de fait, loin d’être un terrain conquis pour Romney. État du Sud, réputé très conservateur, avec une forte tradition militaire, elle était susceptible de trouver l’ancien gouverneur du Massachussetts trop « modéré » à son goût. Newt Gingrich, originaire de Georgie, faisait figure de voisin, plus familier avec les penchants de cet État. Il exhortait les électeurs à voter avec leur cœur. Ce qu’ils semblent avoir fait, séduits par les prestations ne manquant pas de souffle de Gingrich lors des débats télévisés précédant le jour J.

Nikki Haley, Gouverneur de Caroline du Sud, avait apporté son soutien à Mitt Romney

Bien des points n’en figuraient pas moins à l’avantage de Romney. La gouverneur de l’état, Nikki Haley, élue en 2010 avec la vague des Tea Parties dont elle est issue, lui a apporté son soutien. Touché par un taux de chômage élevé et le retour de nombreux vétérans des guerres menées au Moyen-Orient, l’état aurait pu placer ses espérances dans l’expertise économique de Romney. Ce dernier est par ailleurs étranger aux élites de Washington, qui suscitent la défiance du Sud et dont Gringrich est l’une des plus parfaites incarnations : vieux routier de la politique, il est devenu membre du Congrès en 1979. Attachée aux valeurs familiales, la Caroline du Sud aurait pu aussi se rallier à Romney, marié depuis 42 ans avec son épouse Ann, plutôt qu’à Gingrich, qui en est à sa troisième compagne et a été accusé d’avoir proposé un « mariage à trois » à l’une de ses anciennes femmes. Il n’en a rien été.

Romney, dont le père a été gouverneur d’un autre état du Nord, le Michigan, aura besoin du Sud pour fédérer la base républicaine. Ces états font partie des endroits les plus vibrionnants de la sphère conservatrice. S’il venait à remporter l’investiture, il est probable qu’il choisisse un vice-Président qui soit à même de séduire cette frange importante de l’électorat. Souhaitant apparaître présidentiel et au-dessus de la mêlée, Romney a délaissé jusque tard les attaques trop tranchées contre ses adversaires, ce qui a été perçu comme un manque de combativité de sa part, notamment dans le Sud.

Plus généralement, on relève toujours un certain manque d’enthousiasme des sympathisants républicains pour sa personne. Il paraît manquer d’empathie, contrairement à George W. Bush qui avait fait campagne en 2000 sur l’idée de conservatisme compassionnel. Sa fortune, sa carrière et son éducation semblent l’éloigner de l’électeur moyen. Il a beau arborer jean et chemise blanche lorsqu’il le peut, de manière à casser l’image d’homme d’affaires implacable aux cravates somptueuses et toujours sur son trente-et-un, il manque encore un climat de ferveur et de communion autour de son nom.

Cet éloignement avec les préoccupations du jour se trouve aussi quant au débat récurrent sur ses activités dans le domaine du private equity à la tête de Bain Capital, sujet difficile d’accès aux profanes et sur lequel il est facile d’induire en erreur, ce dont ne se privent pas les adversaires de Romney. Le parti républicain, en théorie attaché à la libre entreprise et au concept de destruction créatrice schumpeterien, se trouve ainsi à exprimer les mêmes critiques contre le système capitaliste que l’auraient fait les démocrates d’Obama. Romney entend saisir la balle au bond et défendre la liberté économique, à un moment où le credo interventionniste du Président devrait susciter peu d’engouement au vu des difficultés actuelles. « Il devrait être fier [de la fortune qu'il a créée] » lit-on dans la National Review. Au fond, l’argument commence à se faire sentir: s’il s’est enrichi, il en fera de même avec l’Amérique.

Romney et Gingrich, des profils antagonistes

Tout semble séparer Mitt Romney et Newt Gingrich, les deux hommes forts de cette dernière ligne droite de la primaire. L’un a bâti sa carrière dans le secteur privé. L’autre a hanté des années durant les couloirs du Congrès pour élaborer des politiques publiques, jusqu’à être le leader du retour des Républicains en position majoritaire en 1994. Romney est un homme d’action et un entrepreneur à succès, qui a amassé une fortune colossale, estimée entre 190 et 250 millions de dollars, sur la base d’investissements fructueux dans des entreprises à redresser.

Gingrich promeut, à l’inverse, une candidature « des grandes idées, et des solutions généreuses. » Sans s’appuyer sur une expérience bien étoffée au-delà d’un travail de législateur mené depuis la capitale fédérale. Rick Santorum, lors du dernier débat CNN en date, a critiqué cette manie de lancer « une nouvelle idée à la minute » lorsqu’il officiait à la Chambre des Représentants, avec des qualités d’exécution, selon lui, relativement faibles. Rick Perry, en se retirant de la course, a soutenu Gingrich en saluant en lui de façon caractéristique le « conservateur visionnaire » dont les Républicains auraient besoin pour l’emporter. Gringrich est même jusqu’à aller proposer d’établir des colonies d’extraction minière sur la lune, ou bien une série de satellites solaires qui éclaireraient les autoroutes la nuit !

Un candidat ébouriffant, au sérieux discutable?

Gingrich apparaît comme un homme d’idées et passionné d’histoire, au risque de vivre dans le passé ou les grandes incantations. Dans un débat récent, il citait l’exemple de la reprise économique des États-Unis après la Seconde guerre mondiale, qui manquait pourtant d’une certaine actualité. C’est aussi un lobbyste hors pair, acceptant, à la manière d’un Bill Clinton ou d’un Tony Blair, des chèques généreux pour prononcer des discours ou servir des intérêts particuliers. Ce fut le cas, de façon controversée, pour Fannie Mae et Freddie Mac, deux agences reprises par l’État fédéral en 2008, sans que Gingrich ait pour le moins tiré la sonnette d’alarme quant à leur modèle économique ou leur santé financière. Il travaillait pourtant pour elles comme consultant attitré, sa compagnie ayant empoché 1,6 millions de dollars au passage.

Paul Levy, de JLL Partners, a expliqué dans un entretien sur Bloomberg que Gingrich avait été payé 60 000 dollars par son organisation pour prononcer un discours vantant les mérites du private equity. Une position bien éloignée des critiques dont il s’est rendu l’auteur à la faveur des primaires. Il a en effet attaqué vertement Mitt Romney  à de nombreuses reprises, notamment sur le risque de perdre des emplois en restructurant des compagnies privées en difficultés.

La campagne de Floride

En termes d’organisation et de moyens, la candidature de Mitt Romney semble incomparablement plus avancée. Il s’agit d’un atout décisif dans le cadre de la primaire en Floride qui se tient jusqu’au 31 janvier, jour du vote. Newt Gingrich, rhéteur habile, aux piques et indignations toujours adroites, mais parfois brouillon et désorganisé, fait maintenant face au dispositif de campagne du camp Romney. Le climat d’agressivité et d’antagonisme est monté d’un cran entre les deux candidats, en atteignant des proportions inédites. Répondant à l’appel des militants qui le trouvaient trop lisse, Romney a vigoureusement gagné en pugnacité, notamment lors des deux débats télévisés organisés dans cet état — il a par exemple accusé son adversaire d’avoir menti concernant son passé avec Freddie Mac, obtenant pour seule réponse un silence embarrassé. Avec succès, jusque-là – à en croire l’enthousiasme des spectateurs présents lors du débat de Jacksonville.

Newt Gingrich continue d’attaquer avec force celui qu’il surnomme le « modéré du Massachussetts », avec l’ambition de rallier autour de lui les électeurs mécontents des Tea Parties. Richesse, position sur l’immigration,  bilan de gouverneur : rien ne lui échappe. Il est même allé jusqu’à faire diffuser une publicité, sous le nom de « French Connection », où Mitt Romney est accusé, preuve à l’appui, de parler français à la manière d’un John Kerry, le tout sous fond de musique d’accordéon.

Gingrich, en perte de vitesse, fait face à ses contradictions

Mais ces attaques paraissent produire moins d’effets qu’attendu, Romney confortant son avance dans les derniers sondages. Son camp prend le temps de souligner le « bagage » attaché à la candidature Gingrich : travail de lobbying pour Fannie Mae et Freddie Mac, démission du poste de « Speaker » de la Chambre des Représentants sous la pression des élus républicains, condamnation en justice pour manquement aux règles d’éthique… Alors que Newt Gingrich fait régulièrement référence au Président Reagan et se pose comme l’un des architectes de la politique qu’il a menée, la campagne de Romney a révélé qu’il n’était cité qu’une seule fois dans son journal, et de manière négative.

Selon Elliott Abrams, qui a servi au sein de l’administration Reagan, dans un article publié dans la National Review et traduit par Le Bulletin d’Amérique, Gingrich se serait fait à plusieurs reprises un critique virulent de la politique étrangère menée durant cette période, alors qu’il revendique aujourd’hui une responsabilité dans « la chute de l’empire soviétique ». La stratégie et les moyens mis en œuvre pour remporter la Guerre Froide, particulièrement dans les pays périphériques (Nicaragua, Afghanistan…), n’auraient trouvés que peu de grâce à ses yeux. En sachant que Gingrich n’était dans les années 1980 qu’un jeune membre du Congrès, il paraît difficile de corroborer les affirmations selon lesquelles il aurait été aux avant-postes de la révolution reaganienne.

Newt Gingrich et son épouse Callista

L’heure de vérité ?

Dans cette campagne de Floride, gourmande en ressources, les deux autres candidats, Rick Santorum et Ron Paul, semblent davantage marginalisés. Le premier garde toutefois une certaine aura auprès de la droite américaine traditionnelle, et le second au sein du mouvement libertarien. Deux catégories d’électeurs qui ne sont pas jugées clés pour l’emporter dans le ‘‘Sunshine State’’, plus modéré et disposant d’une population fragmentée.

Dans le cadre de la primaire républicaine, jusqu’ici, tout a été fait pour contrarier l’ascension, il y a peu de temps encore jugée irrésistible, de Romney vers l’investiture. Il reste à savoir si de nouveaux rebondissements ne viendront pas ponctuer une route qui en a, jusque-là, été particulièrement chargée. Le processus de nomination n’en est qu’à ses débuts : 3 états sur 50 se sont prononcés, ce qui correspond à un nombre de 72 délégués seulement (33 pour Romney et 21 pour Gingrich à ce stade), contre 1 144 requis pour remporter la nomination.

Mais avec très peu de caucus prévus en février avant le « Super Tuesday » (10 états) du mois de mars, le vainqueur de Floride bénéficiera d’un élan qu’il ne sera pas facile de briser.

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A propos de l'auteur

Philippe Deswel

Philippe Deswel est étudiant à Sciences Po en Finance et economie. Lauréat de la Bourse Tocqueville (2009), il contribue à différentes revues, notamment Bullseye (la revue anglophone de l'EDS). Il dispose d'une expérience en conseil, en finance et au sein d'administrations publiques.

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