Gingrich et Reagan, par Elliott Abrams

Elliott Abrams, ancien des administrations Reagan et Bush, a signé dans la National Review, le 25 janvier dernier, une accusation virulente à l’encontre du candidat républicain Newt Gingrich, peut-être la plus dévastrice à quelques jours de la primaire de Floride. Version originale: Gingrich and Reagan.

Par Elliott Abrams* – Dans la campagne républicaine qui se fait de plus en plus âpre, aucun candidat ne s’est drapé dans le manteau de Ronald Reagan plus souvent que Newt Gingrich. « J’ai travaillé avec le président Reagan pour changer les choses à Washington», « nous avons aidé à vaincre l’empire soviétique » et « j’ai aidé au Congrès à mener l’effort pour vaincre le communisme» sont des revendications typiques de l’ancien président de la Chambre.

Ces revendications sont au mieux trompeuses. Alors qu’il était, dans les années Reagan, nouveau membre du Congrès – j’étais alors secrétaire d’Etat adjoint, – M. Gingrich a régulièrement voté avec le Président. Cependant, il a aussi souvent tenu un discours insultant à l’égard de celui-ci, de ses principaux conseillers et de sa politique destinée à vaincre le Communisme. Gingrich était prolixe et convaincu par ses prédictions selon lesquelles les politiques de Reagan échoueraient. Et, dans tout cela, il avait totalement tort.

Les combats contre les efforts de Reagan destinés à mettre un terme à l’expansionnisme soviétique dans le Tiers Monde furent exceptionnellement âpres. Les champs de bataille allaient de l’Angola et de Grenade à l’Afghanistan et à l’Amérique centrale. La meilleure équipe de Reagan – William Casey à la CIA, Cap Weinberger au DOD et George Shultz au Département d’État – comprit comme celui-ci que si l’expansionnisme soviétique subissait quelques coups durs, non seulement l’empire soviétique, mais l’URSS elle-même ferait face à un défi politique, technologique et financier auquel elle ne pourrait pas répondre. Au-delà de Ronald Reagan lui-même, peu de fonctionnaires prédisaient l’effondrement de l’Union soviétique dans son ensemble. Mais chacun de nous avait compris l’importance de cette lutte.

Or, la bataille la plus âpre eut souvent lieu au Congrès. Ici même, chez nous, nous avons été confrontés à des critiques vicieuses de dirigeants démocrates – Ted Kennedy, Christopher Dodd, Jim Wright, Tip O’Neill, et bien d’autres – qui ont utilisé tous les trucs imaginables afin de paralyser Reagan, en lui refusant l’autorité et les fonds nécessaires à ces efforts. Sur qui avons-nous pu compter sur la colline du Capitole? Il y avait de nombreux inconditionnels: Henry Hyde, élu en 1974, Dick Cheney, élu en 1978, la même année que M. Gingrich, Dan Burton et Connie Mack, élu en 1982, et Tom DeLay, élu en 1984, comptèrent parmi ces dirigeants.

Mais non Newt Gingrich. S’il a voté avec le caucus, ses paroles ne devraient pas être oubliées: au sommet de la lutte acharnée avec les dirigeants démocrates, Gingrich fit le choix d’attaquer… Reagan.

Les meilleurs exemples proviennent d’une déclaration fameuse de Gingrich, le 21 mars 1986. En pleine lutte sur le financement des Contras nicaraguayens, alors que l’argent avait été coupé par le Congrès en 1985, et bien que Reagan ait obtenu 100 millions de dollars pour cette cause l’année précérence, Gingrich déclara: « mesurée à l’aune de l’ampleur et de la vitesse nécessaire pour relever le défi de l’empire soviétique, l’administration Reagan a échoué, échoue et, sans un changement radical dans sa stratégie, continuera à échouer (…) Le Président Reagan est clairement en train d’échouer ». Pourquoi? C’était en partie dû aux «politiques faibles de son administration, qui sont inadéquates et finiront par échouer» et en partie à la CIA, aux départements d’État et de la Défense, qui n’avaient bien sûr « aucune stratégie pour vaincre l’Empire ». Mais, évidemment, « la responsabilité première de cet échec doit être placée sur le président Reagan ». Nos efforts contre les communistes dans le Tiers Monde étaient« pathétiquement incompétents », de sorte que ces membres anti-communistes du Congrès qui mettaient en doute les 100 millions de dollars  versés par Reagan aux Contras du Nicaragua avaient « fondamentalement raison ». La confiance de Gingrich envers le Président Reagan était telle qu’il a appelé la rencontre en 1985 de Reagan avec le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev « le sommet le plus dangereux pour l’Occident depuis la rencontre d’Adolf Hitler avec Neville Chamberlain en 1938 à Munich ».

Gingrich méprisait le discours de Reagan, qui a ému une partie de la nation puis celle-ci dans son ensemble, parce que « le Président des Etats-Unis ne pouvait se discipliner à utiliser un langage correct ». En Afghanistan, la politique de Reagan avait été marquée par «l’impuissance [et] l’incompétence ». « Nous avons perdu la lutte contre l’empire soviétique » : c’est par ces mots que Gingrich concluait son examen des cinq années de Reagan au pouvoir. Ce dernier ne savait pas ce qu’il faisait, et « c’est précisément au niveau de la vision et de la stratégie que l’empire soviétique est aujourd’hui supérieur au monde libre. »

Deux choses sont à dire sur ces remarques. La première est que le dossier de visionnaire de Gingrich n’est pas très impressionnant. L’Union soviétique commençait à s’effondrer, comme Reagan l’avait estimé. L’expansion de son empire avait été déjouée. Les politiques que Gingrich pensaient si faibles et si « pathétiques » avaient fonctionné, et Ronald Reagan se révéla être un étudiant d’histoire et de politique de loin préférable à lui.

Deuxièmement, Gingrich a critiqué l’administration Reagan alors que les attaques démocrates s’échauffaient sans pitié. Loin d’être un défenseur fiable de la politique reaganienne et de la lutte contre les Soviétiques, Gingrich s’en est pris au Chef de l’exécutif et à son administration. Cela semble être une habitude: il a fait de même avec George W. Bush quand celui-ci prenait les décisions les plus difficiles et les plus controversées de sa présidence – le « surge » en Irak. Bush était alors contesté par plusieurs des principaux généraux, par certains leaders républicains qui craignaient que cette stratégie ne nuise aux élections de 2008 et, bien sûr, par une flopée de démocrates et de commentateurs dans les médias. Là encore, Gingrich n’a accordé aucun soutien au président républicain qui était alors assiégé, déclarant – en 2007, en tant que citoyen – que la stratégie était « inadéquate », contenait des lacunes « à couper le souffle », manquait de « synergie » (sans expliquer ce que cela signifiait), et s’avérait «très décevante». Que proposait-il alors ? Entre autres, une augmentation de 50% du budget du Département d’Etat.

Les Présidents ne devraient pas obtenir d’aide automatique, même de la part des membres de leur propre parti. Cependant, ils ont un droit à cette aide quand ils subissent un assaut partisan vicieux. Aujourd’hui, il est juste de jeter un regard en arrière et de se demander qui avait raison: Gingrich, qui a dévoilé son renoncement et a critiqué les présidents républicains, ou les directeurs généraux, qui ont pris des décisions difficiles et indirectes sur la sécurité nationale. Bush sur le « surge » et Reagan contre l’empire soviétique ont pris des décisions difficiles, courageuses – et justes. Newt Gingrich, rétrospectivement, ressemble moins à un visionnaire qu’à un politicien ayant refusé de soutenir loyalement le leader de son parti, sur des fondements que l’histoire a prouvé comme étant tout simplement faux.

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*Elliott Abrams est Senior fellow pour les études du Moyen-Orient au Council on Foreign Relations. Il était Secrétaire d’Etat adjoint dans l’administration Reagan et conseiller adjoint à la sécurité nationale dans l’administration de George W. Bush.

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