A la une Politique et société civile — 29 décembre 2011
Iowa: le moment Ron Paul?

Ron Paul devient, de manière inattendue, le centre de l’attention des médias. Rattrapé par certains de ses écrits, il continue néanmoins de croire en sa victoire au premier caucus de élections présidentielles, le 3 janvier 2012 dans l’Iowa.

Par Estelle Devisme — Gary Johnson l’a annoncé mercredi 28 décembre: il continuera la course à la présidence sans l’étiquette du Grand Old Party, lui préférant celle du parti libertarien. «Bien que Ron Paul soit un honnête homme, un libertarien que j’ai fièrement soutenu pour la présidence en 2008, il n’y a aucune certitude qu’il obtienne l’investiture Républicaine», a-t-il expliqué à Santa Fe, au Nouveau-Mexique. À l’approche du premier caucus des élections présidentielles, le 3 janvier 2012 dans l’État de l’Iowa, Ron Paul devient pourtant, de manière inattendue, le centre de l’attention médiatique.

L’opportunité des libertariens

«The one you can trust». Les chiffres actuels semblent donner raison au slogan de la nouvelle vidéo de campagne du candidat de l’aile libertarienne du parti Républicain. Quelques jours avant le premier vote des électeurs du GOP en vue de la désignation de leur candidat, Ron Paul et Mitt Romney se disputent la première place dans les intentions de vote: selon l’institut de sondages Public Policy Polling le 27 décembre, Ron Paul profiterait de la chute continue dans l’opinion de Newt Gingrich (passé de 27% des votes au 5 décembre dernier à 13% ces jours-ci) et du déclin de Mitt Romney (20%) pour arriver en tête avec 24% des voix. Les estimations du New York Times le 28 décembre présentent des chiffres similaires. Selon les derniers sondages de Rasmussen Reports et CNN, les intentions de vote s’élèvent à 25% des voix pour Mitt Romney, de 20 à 22% pour Ron Paul, et autour de 16% pour Newt Gingrich.

Qui, jusqu’ici, prenait Ron Paul au sérieux? Pourtant, le soutien de ses partisans semble infaillible, alors que ceux de Mitt Romney demeurent encore incertains sur leur vote définitif. L’État rural de l’Iowa donne l’occasion aux prétendants de se faire une idée de leur popularité auprès des électeurs, notamment parmi la classe moyenne. Ron Paul, qui s’est rendu dans l’Iowa 67 fois contre 14 seulement pour Mitt Romney (et 245 fois pour Rick Santorum!), inquiète précisément ses rivaux car il séduit par son authenticité et ses discours «anti-système», rassemblant autour de lui les déçus de Washington, les Républicains et les Tea Partiers fortement opposés à l’ingérence de l’État fédéral en matière économique et séduits par un argumentaire moins conservateur en matière sociale que les autres candidats[1].

Le problème de l’Iowa

La primaire républicaine commencera le 3 janvier prochain par le caucus de l’Iowa. Les électeurs du GOP de cet état seront les premiers à élire les représentants qui participeront à la convention nationale républicaine pour désigner l’adversaire de Barack Obama. Ce mécanisme suscite deux remarques. D’une part, les candidats qui obtiennent les scores les plus faibles dans cet état ne se maintiennent généralement pas en lice, ce qui réaffecte les voix de leurs électeurs vers les principaux candidats. De surcroît, les précédents caucuses en Iowa n’ont pas toujours été déterminants: le dernier exemple en date est celui de Mike Huckabee, candidat malheureux des primaires de 2008, qui était pourtant arrivé en tête dans cet état avec plus de 34% des voix.

Ainsi, la première désignation, hautement symbolique, ne devrait-elle pas être plus représentative de l’opinion générale? Pour Stephen Hayes, ce serait déclarer l’élection jouée d’avance, et considérer bien bassement les électeurs de l’Iowa. Il y aurait en effet peu de chances, malgré une victoire éventuelle le 3 janvier, que Ron Paul perce au niveau national. So what? En réalité, Ron Paul, qui apparaît toujours sûr de lui, espère probablement faire entendre sa voix particulière au sein du parti Républicain.

Cette popularité ne va pas sans une levée de boucliers contre «Dr. No[2]». Mike Huckabee déclare que le mauvais temps ce jour-là pourrait jouer en la faveur de Ron Paul: son équipe sur le terrain, fanatique, est capable de motiver les votants à se déplacer, malgré des contraintes d’organisation (inscriptions des votants en tant que Républicains, début du caucus à 19 heures) et météorologiques. Mitt Romney devrait se rassurer à la vue des bulletins prévisionnels. Newt Gingrich a déjà déclaré qu’il ne voterait pas pour Ron Paul s’il devenait le candidat républicain à la présidence.

De vieilles casseroles pour Ron Paul

Cependant, l’assurance du représentant texan, qui n’en est pas à sa première élection présidentielle, pourrait bien être ébranlée plus sérieusement depuis la publication de révélations compromettantes dans l’édition du 26 décembre du Weekly Standard. Le journaliste James Kirchick, correspondant du magazine en République Tchèque, avait déjà tenté au cours de la campagne présidentielle de 2008 d’alarmer l’opinion sur des écrits attribués à Ron Paul; son appel avait été étrangement ignoré. Il concernait des bulletins d’information de la société Ron Paul & Associates, Inc. mentionnant par exemple une «guerre raciale qui se prépare» («The Coming Race War»), ou accusant Martin Luther King Jr. de pédophilie), décrivant Israël comme un État «national-socialiste» et encourageant des milices anti-gouvernementales terroristes. Ron Paul a depuis démenti être l’auteur et avoir eu connaissance lors de leur rédaction des Ron Paul Report, Ron Paul’s Freedom Report, et Ron Paul Survival Report, et de la Ron Paul Investment Letter, publiés entre les années 1980 et les années 1990, dont la famille Paul avait pourtant tiré de gros revenus financiers — près d’un million de dollars en 1993.

Outre l’intérêt évident retiré par Ron Paul de ces publications qu’il n’a pu ignorer, James Kirchick insiste sur le penchant pour les théories conspirationnistes du candidat libertarien, qui persiste dans son discours actuel. Dans l’une de ces newsletters, le gouvernement américain était soupçonné d’avoir créé le virus du SIDA, ce qui s’est par la suite avéré être une théorie de désinformation soviétique; dans une autre, le Mossad était soupçonné d’être à l’origine des attentats de 1993 contre le World Trade Center. Aujourd’hui, Ron Paul est proche du présentateur radio Alex Jones chez qui il intervient fréquemment; or Alex Jones, est, selon les mots de James Kirchick, «le plus populaire théoricien du complot en Amérique», allant jusqu’à penser que le gouvernement américain «encourage» l’homosexualité par des produits chimiques, afin de limiter la procréation. Kirchick souligne également que Ron Paul est le candidat préféré des conspirationnistes du 11 septembre 2001, qui considèrent que les États-Unis – qui pourraient avoir organisé ces attentats avec la CIA, ou du moins savaient qu’ils allaient survenir – cherchaient une raison pour envahir l’Irak.

D’autre part, Eric Dondero, un ancien collaborateur du candidat Paul, a déclaré le 26 décembre, en réponse au journaliste Jeffrey Shapiro qui lui posait la question, que Ron Paul tient si fermement à l’isolationnisme qu’il considère que les États-Unis n’avaient pas à intervenir en Europe pour contrer Hitler pendant la Seconde guerre mondiale. John McCormack, l’un des principaux rédacteurs du Weekly Standard, rapporte avoir tenté en vain d’obtenir une explication de la part de Ron Paul. Contacté par e-mail, Jesse Benton, directeur de campagne du candidat, a répondu que celui-ci n’hésiterait pas à s’engager dans une guerre pour préserver les intérêts de l’Amérique — tel l’Allemagne en 1941. Benton avait auparavant dénoncé dans la presse les propos d’Eric Dondero: renvoyé de l’équipe pour ses mauvais résultats, il n’aurait aucune crédibilité.

L’ennemi public n°1?

Ron Paul se voit conforté dans l’Iowa par la défection en sa faveur du directeur de campagne de Michele Bachmann. Cette élection a donc pour but principal d’éliminer les petits candidats avant les prochains caucuses et primaires. Les sondages prévoient une large avance de Mitt Romney lors de la primaire du New Hampshire le 10 janvier 2012, avec Ron Paul et Newt Gingrich au coude à coude. Newt Gingrich semble dominer la tendance pour les primaires de Caroline du Sud et de Floride fin janvier. Le premier caucus a un enjeu principalement médiatique. Il reste à connaître les effets de la victoire de Ron Paul en Iowa sur le parti républicain, qui a intérêt à éviter une fracture trop profonde lors des élections générales de Novembre 2012.

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A lire: Présidentielle américaine: Ron Paul est-il crédible? par Philippe Deswel.

 


[1] Ron Paul voudrait supprimer la Fed, Réserve Fédérale, et des Départements d’États comme le Department of Commerce.

[2] Ron Paul, gynécologue et obstétricien de profession, est surnommé «Doctor No» en raison de son refus catégorique au Congrès de toute augmentation d’impôts, et des budgets gouvernementaux.

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Estelle Devisme

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(6) Commentaires

  1. Pingback: Quand les Français s’affrontent autour de Ron Paul | Le Bulletin d'Amérique

  2. En lien un superbe reportage sur Ron Paul d’une heure traduit en français, qui est-il ? d’ou vient il ? comment a t-il reussi a séduire un électorat jeune et populaire ?
    http://www.youtube.com/watch?v=EvbMeT0HNHs

  3. Pingback: Les modérés de l’Iowa, un tremplin pour Mitt Romney ? – L’Express | Suisse - iWooho.com

  4. Pingback: Les candidats républicains dans le dernier droit en Iowa – Radio-Canada | Canada FR - iWooho.com

  5. Merci pour cet article qui résume le pipi de chat collecté par ses adversaires ^^

    La prochaine fois évitez de mettre une photo digne des organes de propagandes du système en place…

  6. Pingback: Primaire républicaine: ce qu’il faut retenir du premier round dans l’Iowa | Le Bulletin d'Amérique