A la une Geopolitique & geoeconomie — 03 septembre 2011
L’influence turque dans la Libye post-Kadhafi, par K.Weinstein

Par Kenneth R. Weinstein* — L’Algérie vient d’accorder l’asile à Kadhafi. Comble de l’ironie, son gouvernment a déclaré l’avoir fait « pour des raisons humanitaires ». En fait, au-delà de l’absurde de certaines déclarations, la guerre libyenne dévoile le comportement ou la vision de nombreux Etats-nations, face au Printemps arabe bien entendu, mais aussi de manière plus globale. Ainsi, entre une doctrine Obama timorée, le courage diplomatique du tandem Sarkozy-Cameron et le recul de l’Union européenne, la Turquie a, elle, souhaité rattraper le terrain perdu. Sans doute est-il nécessaire de s’en inquiéter.

Une intervention de l’OTAN « non profitable » ?

Après avoir considéré en mars que l’intervention de l’OTAN serait « totalement non-profitable » et que l’alliance n’avait « rien à faire » en Libye, Erdogan a accepté en mars — à contrecœur, — l’envoi d’un sous marin près des côtes libyennes, dans le cadre de l’embargo, sans pour autant participer aux frappes aériennes.

Maintenant, Ankara fait tout son possible pour s’attirer, tardivement, les faveurs  du Conseil National Transitoire. Se précipitant à Benghazi, Ahmet Davutoglu, le Ministre des affaires étrangères turc, a demandé à l’ONU de débloquer les actifs libyens afin de « répondre au plus vote aux besoins financiers urgents du CNT.» Donnant 100 millions de dollars en liquide à celui-ci, il a prévu 200 millions d’aide supplémentaire avant de plaider pour un rôle accru des Nations Unies dans le pays et la poursuite des opérations des forces de l’OTAN jusqu’à ce que « la sécurité soit entièrement assurée.»

Les intérêts turcs sont en effet considérables dans ce pays. L’évacuation de plus de six cents ressortissants par Ankara dès les premiers jours du conflit libyen, avait donné un aperçu des nombreux projets turcs dans ce pays. La réalité est plus importante encore : on y dénombrait près de 180 firmes, principalement dans le secteur de la construction. 25.000 employés turcs étaient présents en Libye avant le début de la guerre civile. 950 millions de dollars avaient été investis par les sociétés turques, qui détenaient aussi 100 millions de dollars et 1,4 milliards d’arriérés de paiement.

Les liens entre les deux pays avaient de surcroît dépassé le stade des simples accords commerciaux ou diplomatiques : Erdogan avait ainsi reçu, en décembre 2010 le « prix Kadhafi international des droits de l’Homme ».

Ankara craignait ainsi que sa proximité avec le régime de Kadhafi n’en vienne à menacer ses intérêts — comme l’absence d’officiels turcs aux premières rencontres entre les représentants de l’alliance et le CNT avait pu le laisser penser. Aujourd’hui, Erdogan est sans doute parvenu à assurer l’avenir des relations entre les deux pays. Mais devrait-on craindre ce retour du régime d’Ankara?

Les craintes que font naître l’influence d’Ankara

Comme l’envisage mon collègue Hillel Fradkin, dans un récent article paru dans Current Trends, « il est devenu clair que l’exercice du pouvoir par l’AKP justifie davantage de peurs que d’espoirs ». En 2002, le parti de Recep Tayyip Erdogan obtenait 34% des suffrages exprimés et la majorité au Parlement, avant que celui-ci ne devienne, en 2003, Chef du Gouvernement. Son pouvoir s’est accru lors des élections de 2007, lorsque cette majorité devint plus importante encore, grâce à 47% des suffrages exprimés. La conséquence première fut un détournement progressif de l’Occident, alors qu’une tradition séculière et une participation à l’OTAN faisaient de la Turquie une exception porteuse d’espoir au Moyen-Orient.

L’Adalet ve Kalkınma Partisi a été fondé en 2001 sur les vestiges d’anciens partis, quelquefois radicalement islamistes, comme les partis Refah et Fazilet. La politisation croissante d’une population devenue urbaine dans les années 90 et ayant accédé à la classe moyenne a permis son accession au pouvoir. Les réformes en faveur du libre marché et la remise en cause des institutions de l’élite kémaliste – notamment l’armée – ont pu voiler des revirements inquiétants et sans doute n’est-il pas abusif d’y voir les prémisses d’une « révolution néo-ottomane »[1]. Non dépourvu de liens avec les Frères musulmans, l’AKP éloigne désormais la Turquie de la Démocratie libérale – dont ce parti n’a jamais, d’ailleurs, véritablement accepté les principes. J’évoquais l’année dernière le changement drastique de la politique menée par Erdogan, entre refonte des programmes scolaires, valorisation des madrasas, entorses à la liberté des minorités religieuses, poursuite en justice des quotidiens jugés trop critiques et rapprochement avec l’Iran, évidemment aux dépens d’Israël.

D’ailleurs, aujourd’hui même, Davutoglu a annoncé que la Turquie expulsait l’ambassadeur de l’Etat hébreu, pour protester contre le rapport de la Commission d’enquête des Nations Unies sur la flotille de Gaza. En mai 2010, neuf militants pro-palestiniens turcs, qui cherchaient à briser le blocus, avaient trouvé la mort lors d’un affrontement sur le Mavi Marmara. Plus d’un an plus tard, l’ONU, habituellement bien peu indulgente à l’égard d’Israël, en est venue à reconnaître le blocus, remarquant l’« excessivité » de l’usage de la force mais aussi et surtout que « de graves questions se posent à propos de l’attitude, de l’identité véritable et des objectifs, » que leur entreprise était « imprudente » et que leur résistance fut « organisée et violente ».

Une réconciliation entre la Turquie et Israël s’éloigne ainsi et cet événement particulier ajoute aux craintes de voir le pays s’affirmer comme une puissance radicalement anti-occidentale.

De proche en proche, le flou entoure son impact sur le Printemps arabe et les nouveaux gouvernements. Alors que la Libye est à la croisée des chemins, sans doute serait-il vain d’attendre de la Turquie une influence en faveur d’un rapprochement avec l’Occident ou d’une plus grande stabilité.

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*Kenneth R. Weinstein est Président et CEO de l’Hudson Institute. Ses articles ont été publiés dans de nombreuses revues: The New Republic, The Wall Street Journal ou encore Le Figaro ou le Bungei-Shunju (Japon). Francophile, il est Chevalier dans l’ordre des arts et des lettres. Il a été élève d’Allan Bloom à l’Université de Chicago, étudiant à Sciences Po’ (DEA d’études soviétiques) puis diplômé d’un PhD à Harvard, réalisé sur Pierre Bayle, un philosophe français du XVIIème siècle. Il tient un blog, Vue de Washington, pour Le Monde.fr.

 


[1] A lire notamment « AKP’s New Turkey », par Ehud Toledano, in Current Trends in Islamist Ideology, Volume 11, pp 40-62.

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(3) Commentaires

  1. L’AKP est au pouvoir depuis bientôt 9 ans sans espoir d’alternative politique. Effectivement ce pays ne se sécularise pas mais s’islamise en profondeur, mais il est vrai les pays occidentaux et notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne s’accrochent encore à leur rêve d’une Turquie dans le giron occidental; C’est un rêve, ce pays est très prudent et restera dans l’alliance occidentale, conscient malgré tout des rapports de force avec un pays comme les Etats-Unis. Cependant les USA ont accompagné l’AKP LONGTEMPS ET CONTINUENT ENCORE À LE FAIRE avant de commencer à ouvrir les yeux sur la réalité de l’AKP . L’AKP initialement voulait s’orienter vers une diplomatie : « zéro conflit » avec les pays voisins et notamment l’Iran et la Syrie; Cette politique a volé partiellement en éclat avec le « printemps arabe » .
    La Turquie semble à la suite du Printemps Arabe (QUI A SES LIMITES : À QUAND LA DÉMOCRATIE EN ARABIE SAOUDITE, A QUAND LES RESEAUX TWITTER ET FACE BOOK A L’OEUVRE DANS CE PAYS, AH QUAND LES SOULEVEMENTS « SPONTANES » AH NON C’EST PAS A L’ORDRE DU JOUR !? APPAREMMENT LES SAOUDIENS N’ASPIRERAIENT PAS SEMBLE-T-IL A LA LIBERTE COMME LEUR AUTRES FRERES ARABES? … CURIEUX, PEUT ÊTRE MANQUE-T-IL TOUT SIMPLEMENT L’ABSENCE DU « SOUTIEN AMERICAIN » A LA DEMOCRATISATION DE L’ARABIE SAOUDITE). Pour revenir à la Turquie le « printemps arabe » a fait effectivement voler en éclat sa politique « zéro conflit avec les pays du voisinage » mais la vérité c’est que si la Turquie semble ‘être un peu revenu vers les pays occidentaux – à sa façon comme en Afghanistan ou bien qu’étant la 2eme puissance militaire au sein de l’otan, elle se contente de forme des policiers – donc si elle semble être revenu vers l’Alliance atlantique c’est que les pays occidentaux jouent la carte de l’islam « sunnite » ce à quoi est sensible la Turquie; Le Président Sarkozy a tout à fait raison de ne pas être favorable à l’entrée de la Turquie en espérant qu’il puisse résister au lobbying américano-britannique.

  2. Dans ce commentaire, il n’y a rien de nouveau : UNe seule possibilité s’offre à tout pays, soit vous êtes l’ami d’israel et surtout à son service soit vous êtes l’ennemi de la démocratie et vous êtes contre l’occident. de mon point de vue, je dirai que si tous les pays prenait la turquie en exemple, il y aurait la pix depuis longtemps dans le proche orient. Le temps de l’impunité d’israel qui sème les graines de la haine doit cesser.
    La turquie qui sous la gouvernence de l’AKP poursuit une politique indépendante et surtout privilégie ses intérêt. Il faut bien dire que la france et le royaume uni ont pris le parti des rebelles contre khadaffi pas pour leur faire plaisir mais pour se partager le pétrole sinon les deux pays se seraient mobilisés pour la Somalie mais dans ce pays il n’y pas de pétrole et c’est dommage pour eux. Ils peuvent continuer mourrir !!!
    Donc, cet article n’est qu’un soutien à la politique expensionniste d’israel comme d’habitute !

  3. Commentaire qui tourne autoure du nombril israelien! Vous et vos compaires etes des spécialistes de la desinformation… Une auto analyse s´impose: Netanyahu, Lieberman & Co. sont plus dangeureux pour Israel que tous ses pires ennemis réunis!!! L´extremisme ne paie pas!