Virilité et morale, par Harvey C. Mansfield

Les transgressions de Schwarzenegger et de DSK. Article publié dans The Weekly Standard dans le numéro du 6 juin 2011 et traduit de l’Anglais par Le Bulletin d’Amérique avec l’aimable autorisation des éditeurs. Pour plus d’informations, voir weeklystandard.com.

Avec Arnold Schwarzenegger et DSK, la transgression des hommes est une fois de plus dans les nouvelles. N’assimilons pas les deux cas – l’un peut être pardonné, l’autre, si les accusations s’avèrent véridiques, ne peut l’être. Accompagnant ces transgressions masculines, la réaction à celles-ci s’avère encore plus intéressante. Elle montre la puissance de la morale à produire le dégoût et la honte à la vue de ces faiblesses masculines. Même si la morale ne peut empêcher de tels excès, elle ne nous lâchera pas. Juste au moment où nous pensons que nous sommes trop avancés, trop sophistiqués, trop new-yorkais pour y faire attention, nous devons tous nous arrêter, haleter et crier les uns contre les autres.

« La réaction [au transgressions masculines] montre la puissance de la morale à produire le dégoût et la honte à la vue de ces faiblesses masculines« 

Examinez les vérités démodées qui sont reconnues dans ces spectacles, certaines sont évidentes, d’autres moins.

(1) Les hommes sont plus aventureux et plus agressifs que les femmes. Ceci est vrai pour le bien comme pour le mal. Les hommes sont beaucoup plus violents, mais aussi plus enclins à l’innovation et à l’invention. La plupart des scientifiques et tout le bon sens nous l’affirme, mais notre société veut maintenant désespérément être sexuellement neutre [« gender neutral »], et elle a beaucoup de difficulté à admettre cette différence évidente entre les sexes. Beaucoup pensent que l’admission de ces différences diminuera les chances des femmes à acquérir par elles-mêmes les professions autrefois masculines, qui exigent à la fois initiative et dynamisme. Indéniablement, il semble bien étrange qu’être capable de viol peut rendre une personne plus qualifiée pour la grandeur, mais c’est probablement vrai. Pourtant, ce n’est pas sûrement vrai ; certaines femmes ont ces qualités viriles et parviennent à réussir.

« l’égalité des sexes ne peut pas reposer sur le fait qu’elles seraient les mêmes que ces derniers »

(2) Les femmes sont plus vulnérables que les hommes. Elles ne sont pas des violeurs, mais les victimes des viols. En tant que mère, elles sont plus proches de leurs enfants, et souffrent généralement plus d’un divorce. Parce que les femmes sont plus faibles et plus proches des enfants que les hommes, l’égalité des sexes ne peut pas reposer sur le fait qu’elles seraient les mêmes que ces derniers. Les femmes ne peuvent pas non plus être indépendantes, ou «autonomes», et certainement pas autant que les femmes modernes voudraient l’être. Vulnérables, elles dépendent du droit et de la morale pour être protégées. L’application de la loi et de la morale se fait principalement par des hommes ou des femmes avec la force des hommes. Les arts martiaux! Mais il vaut mieux en général en appeler à la police. Les femmes ont besoin des hommes pour les sauver des hommes.

(3) Le sexe n’est pas seulement le plaisir. Seuls les jeunes hommes dans la passion et les amis illusionnés de la libération sexuelle croient que c’est la chose qui le compose. Le sexe n’est pas une tasse de café ou un verre de bière, un plaisir qui passe, sans danger. Il est différent parce qu’il implique à la fois honneur et honte. Les rapports sexuels occasionnels, quand on est jeune, peuvent vous donner de mauvaises habitudes, et vous vous retrouvez non préparé à la peine que vous rencontrez quand vous vous rendez-compte que le sexe est important. Si vous êtes jeune et sans succès en amour, soyez heureux. Mais bien sûr, vous ne le serez pas.

Une femme a le droit de donner son consentement, mais si elle consent trop facilement, elle commencera facilement à penser moins d’elle-même, et les autres penseront moins d’elle. Quand elle se défend comme la victime présumée de DSK, cependant, elle peut avoir peur, mais les gens, et en particulier les autres femmes, seront fiers d’elle. La promotion des rapports sexuels occasionnels, à laquelle on assiste dans de nombreuses universités, dont celle où j’enseigne*, est irresponsable, pour en dire le moins. La raison fondamentale en est que la vie est une question d’honneur, non seulement de plaisir, et le sexe illégitime, quand il viole l’honneur, peut rendre les gens furieux. Ils vous poursuivront, d’une façon ou d’une autre.

« Un gentleman est quelqu’un qui ne profite pas de ceux qui sont plus faibles que lui »

(4) Le gentleman n’est pas obsolète. Un gentleman est quelqu’un qui ne profite pas de ceux qui sont plus faibles que lui. Ainsi défini, un gentleman peut être une femme, mais les hommes aiment à avoir un effet protecteur, et les conventions donnent à la femme la chance d’être une dame [« lady »] à la place. Une dame est une personne qui garde sa dignité dans toutes les situations, même quand un homme perdrait la sienne. Une dame ne jure pas. Elle sait que le caniveau n’est pas là où les femmes se développent et règnent.

(5) La morale peut vous mettre à terre. Ainsi, nous voyons dans ces deux cas un gouverneur et un homme d’Etat de premier plan, sur le point de devenir Président. Bien sûr, la première est une star d’Hollywood, la seconde un Français ; il n’y a pas ici de surprises quand il s’agit de manigances érotiques. Mais Arnold tenait un poste élevé et s’était bien marié. Il a pris un coup, mais va survivre parce qu’il a pris la responsabilité de l’amour des enfants après leur départ. DSK est une affaire beaucoup plus grave. Les Français sont connus pour faire l’amour, non pour le viol. Sa disgrâce est une chute spectaculaire, d’une chambre à 3.000 $, d’une cabine en première classe, et probablement de la présidence de la France. Plutôt que de gagner un triomphe au profit de sa propre gloire et de son pays, il a humilié lui-même et son pays. La morale a une emprise sur tous les êtres humains, et elle n’accepte pas aisément les excuses. Elle est plus puissante que ne le pensent les cyniques. Elle peut être très démocratique, en valorisant ce qui est bas et en avilissant ce qui est haut. La morale et la démocratie sont toutes deux des stabilisateurs, elles s’encouragent mutuellement et ont la satisfaction l’une de l’autre. La démocratie elle-même ne se soucie pas du relativisme moral ; seuls les intellectuels démocrates la veulent.

Mais ne partons pas en laissant la morale tout à fait en sécurité sur son promontoire.

« La moralité, quand elle est souveraine, produit le moralisme, une posture laide qui nourrit le fanatisme. »

(6) La morale veut être souveraine sur toute autre considération, mais elle ne mérite pas de l’être. La moralité, quand elle est souveraine, produit le moralisme, une posture laide qui nourrit le fanatisme.

Donc, que cela soit parce que j’ai étudié Machiavel ou que je suis maintenant un  grand-père sage, je ne pourrais le dire, mais je peux imaginer des scénarios dans lequel Dominique Strauss-Kahn pourrait être excusé (toujours en supposant qu’il soit coupable). Beaucoup de Français pensent maintenant qu’il a été victime d’un complot, qui semble tiré par les cheveux et contre tout élément de preuve. Mais supposons qu’il l’ait été. Ce complot ne pourrait-il pas être justifié, s’il a enlevé un très mauvais homme d’une situation dans laquelle il pouvait faire beaucoup de mal? Et, au contraire, à supposer qu’il était un homme essentiel au bien de son pays, ne pouvait-on pas monter un autre complot pour couvrir son échec moral malheureux? Élaborer ces possibilités vous empêchera de ressentir trop d’indignation morale. Il ne faut pas trop de celle-ci, mais davantage qu’un peu.

________________________

A lire, l’éditorial qui commente cet article: Quand un sage vous rappelle à l’ordre…

________________________

*Harvey C. Mansfield est Professeur de Philosophie politique à Harvard et Senior Fellow de la Hoover Institution de l’Université de Stanford, où il dirige le groupe de réflexion sur la vertu et la Liberté. Il a écrit sur Edmund Burke et la nature des partis politiques, sur Machiavel et l’invention du gouvernement indirect, sur la découverte et le développement de la théorie du pouvoir exécutif. Il a traduit trois ouvrages de Machiavel et De la Démocratie en Amérique de Tocqueville. Dans son dernier livre, Manliness, il s’interroge sur la question de la virilité, dans une société qui promeut la neutralité des genres. Il a reçu en 2004 la médaille nationale des Humanités par le Président des Etats-Unis. Entré à Harvard en 1949, il y enseigne depuis 1962.

 

A propos de l'auteur

Auteurs invites

Le Bulletin d'Amérique donne la parole, à travers des chroniques et interviews, à des chercheurs ou journalistes américains comme français, avec une attention toute particulière à ceux qui sont issus de la société civile.

A lire également

(3) Commentaires