Geopolitique & geoeconomie — 23 avril 2011
Le Japon et le nucléaire après Fukushima, quelles perspectives? par Kenneth Weinstein

Par Kenneth R. Weinstein*.

La catastrophe de Fukushima a entraîné une véritable crise énergétique. Ce drame a non seulement eu des conséquences considérables du point de vue humain et environnemental mais a également entrainé un débat sur l’énergie atomique dans de nombreux pays européens, au premier rang desquels la France qui, depuis l’époque de De Gaulle, a fortement investi dans ce type d’énergies.

La crise est néanmoins avant tout présente au Japon, pays dont la dépendance à l’énergie atomique est relativement importante du fait de la quantité limitée de ressources naturelles disponibles sur le territoire. Pour le Japon, le choix d’investir dans le nucléaire s’explique par une volonté de se libérer de la dépendance énergétique de ses voisins.

Cette catastrophe constitue donc avant tout un défi pour le pays lui-même dans la mesure où il faut à présent trouver une alternative à la pénurie énergétique qu’implique la remise en cause de l’énergie nucléaire. Il s’agit de réfléchir en termes d’innovation. Faire face à cette épreuve requiert avant tout de ne pas s’attarder sur le passé et d’être pragmatique quant à l’avenir du pays.

Le Japon doit prendre une décision importante pour son avenir, une décision difficile mais néanmoins nécessaire pour déterminer la trajectoire économique que le pays doit prendre et éventuellement inspirer les autres sur l’attitude à adopter. Cela permettrait au Japon d’entrevoir la possibilité de regagner sa place de leader dans le monde global. Le pays aurait donc besoin d’un gouvernement efficace, surtout au vu du statut incontesté qu’a acquis la Chine dans la région, une Chine dont le développement économique n’a pas subi de ralentissement majeur depuis plusieurs décennies. En effet, il faut rappeler que, l’an dernier, le pays a remplacé le Japon en temps que deuxième économie mondiale.

Le défi énergétique n’est pas insurmontable si le problème est attaqué de front. L’histoire du Japon a prouvé que le pays en était capable. Après avoir connu une industrialisation accélérée sous l’ère Meiji, les japonais se sont distingués par leur capacité à innover. La situation dépend donc de la capacité du gouvernement actuel à gérer la crise.

Si l’incident de mars 2011 a eu de telles répercussions, c’est qu’il s’agit certes d’une catastrophe naturelle. Mais des décisions humaines sont également en cause: principalement, l’entreprise de construire des centrales nucléaires dans des zones à risques, sans avoir pris la peine de mettre en place les mesures nécessaires pour minimiser les risques.

A Fukushima, par exemple, la centrale nucléaire datait de quarante ans. Si des efforts avaient été entrepris afin de la surélever, ne serait-ce que de cinq ou six étages au-dessus du sol, les chances d’éviter les ravages d’un tsunami auraient été bien plus importantes.

Cet incident est donc révélateur d’une crise de gouvernance en général, qui remet en cause le système japonais dans son fondement même et résonne comme un signal d’alarme sur les dangers du nucléaire. Cela nous amène donc à repenser l’avenir des institutions japonaises et la recherche plus active de nouvelles énergies.

L’impact de Fukushima au niveau international s’explique quant à lui en partie par le fait que la perception de l’incident est considérablement différente de celle de Tchernobyl en 1986. En effet, dans le cas de la catastrophe soviétique, la vétusté des infrastructures était considérée comme une cause majeure de l’incident, ne remettant pas en cause l’utilisation de l’énergie nucléaire en temps que telle de la même manière. D’après cette interprétation, il était improbable qu’une catastrophe semblable se produise dans d’autres pays où les normes étaient censées être mieux mises en oeuvre. Mais l’expérience de Fukushima est aujourd’hui vue comme la preuve que le nucléaire civil pose un réel problème de sécurité.

C’est pourquoi, dans d’autres pays également, le débat a été lancé sur l’avenir du nucléaire. Certaines personnalités en Europe comme Cohn-Bendit ont particulièrement insisté sur l’aspect démocratique, se montrant en faveur d’un référendum au niveau européen. Ce genre de referendum, en revanche, pourrait facilement virer à la démagogie. Au-delà des discours, ce qui s’est passé au Japon est vraisemblablement peu comparable à l’industrie nucléaire en Europe et il faut se garder des comparaisons hasardeuses.

Néanmoins, l’incident de Fukushima a le mérite de rappeler aux pays européens qu’il est dangereux de ne pas diversifier ses sources d’énergie. Le contexte est également à prendre en compte, étant donné qu’en Europe s’affirme régulièrement une certaine culture de la prévention du risque, qui pourrait expliquer cette réaction (on connaît le principe de précaution contre l’avenir).

Quoi qu’il en soit, si les installations présentes en France, par exemple, ne sont pas directement mises en cause, ce sont les développements futurs du nucléaire auxquels la catastrophe de Fukushima a donné un coup d’arrêt, à l’image des projets de construction en Inde de l’entreprise Areva.

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Autres articles ayant trait à la catastrophe de Fukushima:

Le nationalisme nucléaire japonais, par Shikha Dalmia

Japon: une économie mal de Liberté, par James Dorn

Ce que les Etats-Unis peuvent faire pour aider le Japon, par Andrew Biggs

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* Kenneth R. Weinstein est le CEO de l’Hudson Institute. Ses articles ont été publiés dans de multiples revues: The New Republic, The Wall Street Journal ou encore Le Figaro ou le Bungei-Shunju (Japon). Francophile, il est Chevalier de l’ordre des arts et des lettres. Il a été élève d’Allan Bloom à l’Université de Chicago, étudiant à Sciences Po’ (DEA d’études soviétiques) puis diplômé d’un PhD à Harvard, réalisé sur Pierre Bayle, un philosophe français du XVIIème siècle. Il tient un blog, Vue de Washington, pour Le Monde.fr.

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