Idées & théorie politique — 22 avril 2011
La dégradation de la Démocratie moderne, par Harvey C. Mansfield

Une critique par Harvey C. Mansfield* de The Servile Mind: How Democracy Erodes the Moral Life, de Kenneth Minogue. Cet article a été publié dans le numéro d’automne 2010 de la Claremont Review of Books. Il a été traduit de l’Anglais par Edouard Chanot pour Le Bulletin d’Amérique avec l’aimable autorisation des éditeurs. Titre original: The Degradation of Modern Democracy.

 

Illustration: Claremont Review of Books

Aujourd’hui, ce sont les conservateurs plutôt que les liberals [1] qui se battent pour la liberté. Les liberals se sont livrés à l’avancée de la démocratie, sans savoir où elle pourrait mener, et sans se soucier de ce qui pourrait arriver à la liberté elle-même sur le chemin du progrès. Kenneth Minogue, Professeur émérite de Sciences politique à la London School of Economics, a voulu défendre la cause de celle-ci, mais s’abstient d’adopter la cause conservatrice, préférant choisir certains éléments plutôt que rejoindre celle-ci. Il formule ses propres remarques, soulève ses propres exemples, et se préserve de la peine de défendre ou de corriger des compagnons embarrassants dans sa lutte. Il n’en est pas moins l’auteur d’un classique du conservatisme, The Liberal Mind (1963), qu’il appelle maintenant, comme l’indique le titre de son dernier livre, après avoir abandonné l’ironie et tout en se référant à la même chose, The Servile Mind. [« L’esprit servile »].

Ce livre est une mise à jour, il y repense et reformule, absorbe l’expérience et l’héritage de la fin des années 60. Les lecteurs de l’œuvre antérieure n’auraient pas été aussi surpris que la plupart des gens ont pu l’être par les événements de ces années, mais ils vont maintenant trouver son auteur un peu moins libertarien et plus conservateur. Dans The Servile Mind, ses cibles ne sont pas cités par leur nom, mais ils n’ont pas besoin de l’être. Son exposé de leurs différents points dans The Servile Mind leur fait plus de justice, s’avère plus profond, que les déclarations de leurs représentants – l’élite intellectuelle que l’on trouve derrière un nouveau genre de politique démocratique. Minogue a écrit un ouvrage polémique sans mots désobligeants, frappant ses coups sans heurter les sentiments.

« Minogue ne dresse pas un contraste entre la servilité européenne et la liberté américaine »

Le titre du livre nous place dans l’esprit du nouveau «despotisme démocratique» de Tocqueville, une «sorte de servitude douce, réglementée et pacifique », récemment identifiée par Paul Rahe dans son ouvrage Soft despotism, Democracy’s Drift (2009) comme la tendance à long terme de la politique en Europe. Mais à la différence de Tocqueville et de nombreux conseillers conservateurs américains aujourd’hui, Kenneth Minogue ne dresse pas un contraste entre la servilité européenne et la liberté américaine. De sa position supra-partisane, il ne voit pas de remède en observant l’Amérique et il présente le problème comme étant commun à l’ « Europe », c’est-à-dire à l’Occident.

Pour Minogue, le problème réside dans l’esprit et dans ce qu’il appelle le « politico-moral », qui est une politique dirigée par une nouvelle morale plutôt qu’une politique dirigeant la morale. Une politique dirigeant la morale serait une politique démocratique façonnant nos pensées et nos sentiments ; mais le danger vient d’une morale super-démocrate qui voudrait davantage de démocratie que celle voulue par les gens eux-mêmes, ce qui signifierait davantage de démocratie, par rapport à ce qui est possible ou faisable, et surtout, compatible avec la Liberté. Minogue défend la démocratie au nom de la Liberté, pour ce qu’elle est, par rapport à la servilité, et face à ce qui est aujourd’hui déjà une évidence: notre élite intellectuelle se la garde en réserve pour elle-même.

Il formule d’abord l’intention sinistre de cette élite dans l’expression « le paradoxe de la sagesse. » La démocratie  présuppose que les gens sont assez sages pour se gouverner – même si la moitié de la population est d’une intelligence inférieure à la moyenne! Sans surprise, le gouvernement choisi par les non-sages trouve que les gens sont en effet imprudents, incompétents pour connaître des malheurs tels que la monoparentalité, la dette, l’analphabétisme des adultes, l’obésité, les addictions diverses, et d’ailleurs, « de nombreuses personnes, semble t-il, ne ressentent pas les bons sentiments envers les femmes, les homosexuels, et les membres des autres races. » En tant que citoyens, les gens perdent subitement la sagesse dont ils faisaient preuve en tant qu’électeurs. Le gouvernement élu sur la base de l’égalité passe, à temps plein, son mandat dans des tentatives d’égalisation des inégalités, omniprésentes, de sagesse qu’il découvre. Ce n’est pas seulement que les pauvres ont moins de liberté que les riches, ayant moins de possibilités, mais plutôt qu’ils abusent de la liberté dont ils jouissent, gâchant les opportunités qu’elle apporte. Davantage d’égale liberté conduirait par conséquent à de plus grandes inégalités de capacités. Afin de permettre à ces personnes de choisir correctement, l’Etat se devrait de résoudre les problèmes pour eux, il devrait créer et nourrir « l’esprit servile ».

« le problème fondamental de la démocratie occidentale aujourd’hui découle de l’inégalité, non de richesse mais de sagesse ou de capacité »

Ainsi, comme le voit Minogue, le problème fondamental de la démocratie occidentale aujourd’hui découle de l’inégalité, non de richesse mais de sagesse ou de capacité. C’est pourquoi il se concentre sur l’esprit. C’est aussi pourquoi il ne parle pas beaucoup de droits. L’élite intellectuelle derrière le projet politico-moral, auquel il s’oppose, ne dit pas que c’est le problème qu’elle voit, ce qui est pourtant le cas. Malgré ce qu’ils disent, ils ne se contentent pas, ou principalement, de vouloir égaliser les richesses. Ils veulent égaliser la compétence, par le biais de programmes gouvernementaux qui égalisent le pouvoir – qui compensent la répartition inégale, par la société (ou peut-être par la nature) de l’intelligence.

Pour ce faire, il ne suffit pas de garantir des droits égaux à chacun, parce que certains exercent ces droits plus efficacement que d’autres. Les différences les plus brutales demeureront et deviendront encore plus intenses à mesure que le mérite prend le relais des privilèges. Les Droits civils ayant trait au comportement ne sont pas suffisants ; tout comme l’indifférence à la tolérance. Il faut atteindre la pensée qui se cache derrière le comportement. Les moins compétents et les plus compétents doivent se voir apprendre à penser différemment et à accepter que leur propre degré de compétence provient de conditions extérieures à eux-mêmes plutôt que d’un mérite individuel. Ces conditions peuvent être modifiées ou, dans le cas du privilège naturel, compensées par l’action du gouvernement, de sorte qu’il est raisonnable pour celui-ci de devenir responsable d’eux.

En prenant cette responsabilité, le gouvernement nie et remplace la responsabilité individuelle, par laquelle les individus peuvent être loués ou blâmés pour leur mérite et leur comportement. Mais encore une fois, afin d’accomplir ceci, le gouvernement doit d’abord changer les comportements en s’emparant de la pensée des individus, en leur faisant croire que seul le gouvernement, et non l’individu, peut être responsable du sort des individus. Les pauvres, les démunis, les opprimés doivent apprendre à se tourner vers le gouvernement pour que celui-ci leur donne la solution à leurs maux – qui sont tous des conditions sociales – et riches et puissants doivent se voir enseigner de se soumettre au gouvernement, non avec réticence, mais avec humeur, avec « déférence ». Comme Walter Bagehot, qui a une fois évoqué le passage de la déférence la moindre à celle de la meilleure sorte, maintenant celle-ci doit évoluer en sens inverse, de la meilleure à la moindre. L’égalisation doit être appliquée à tous, le moins compétent doit être égalisé vers le haut et le plus compétent vers le bas. Ensuite, tous observeront que personne n’est compétent individuellement. Cette égalisation a lieu dans l’esprit, non seulement dans la société par la redistribution des richesses. La liberté, selon les vues de l’élite dirigeante, est une entreprise collective qui repose sur la création de l’esprit servile. Celui-ci est celui qui a appris qu’il n’existe pas d’individus libres, que chacun n’est en réalité pas une créature de Dieu ou de la nature, mais de la société.

Il y a des échos de Friedrich Hayek dans cette analyse. Cependant, Minogue ne rejoint pas l’extrémisme libertarien, qui suppose que la responsabilité individuelle peut être présumée, et que la morale est superflue afin d’y parvenir. Il ne suffit pas de s’entendre sur un socle normatif, puis de laisser «l’ordre spontané » prendre le relais, de manière à produire une société de liberté auto-régulée. La responsabilité individuelle doit être nourrie de la morale, qui montre aux gens comment, à travers l’acquisition des vertus, ils peuvent vivre en prenant en charge leur propre existence. Et elle doit être protégée contre le contre-enseignement de l’élite, selon laquelle la vertu est soumise aux conditions de la société, ce dont il n’y aucune raison d’être fier.

« Une liberté individuelle compétente est le mandataire de la sagesse dont une société démocratique a besoin »

Pour Minogue, la sagesse est le problème fondamental, mais la sagesse est suffisamment traitée en termes de compétence pour permettre à chacun de mener son existence et ainsi son maintien dans la liberté. Vous n’avez pas besoin d’être un philosophe – et ne pas être un philosophe ne vous condamne pas à un esprit servile (comme dans la caverne de Platon). Une liberté individuelle compétente est le mandataire de la sagesse dont une société démocratique a besoin. Ainsi, le contraire de l’esprit servile n’est pas l’esprit philosophique, mais l’esprit libre, celui qui fonctionne par sa propre volonté. Sans un esprit libre, le libre arbitre est l’esclave de l’opinion selon laquelle la liberté ne peut provenir que de l’Etat fédéral. Pour libérer l’esprit, la morale est nécessaire. La morale n’est pas la fin de la liberté. Plutôt, la liberté est la fin de la morale et la moralité doit être façonnée politiquement pour nous rendre libres, comme des individus compétents et responsables. Pour l’amour de la liberté, la morale doit se méfier de la justice, en particulier de la «justice sociale,» qui n’autorise que le seul Etat fédéral. La morale doit être tolérante des erreurs si elles sont librement et délibérément choisies démocratiquement. Mais cela ne s’étend pas à la tolérance envers l’erreur qui de refuser à la fois la morale et la liberté, dans l’idée de l’esprit servile.

« Bien sûr », écrit Minogue, le projet de réalisation de la liberté par la servilité ne parvient pas à son objectif. Naturellement, son livre est généreusement saupoudré de rappels au lecteur d’une réalité qui s’érige sur la voie vers l’objectif du projet – une réticence des choses qui est soit démocratique soit humaine soit les deux à la fois. Une caractéristique de l’esprit servile qui ne fonctionne pas est son internationalisme, qui exige que les gouvernements transcendent les frontières afin de contrecarrer des majorités nationales. C’est le fameux « déficit démocratique, » évident dans l’Union européenne, qui tend à élever le gouvernement au-dessus du préjugé démocratique en faveur de la démocratie nationale de chacun, ce qui signifie l’élévation de la gouvernance au-dessus du politique lui-même.

« le supériorité morale vient de la reconnaissance par chacun de l’absence de tout fondement de supériorité morale »

Une autre caractéristique du projet politico-moral est l’abandon de la confiance en la conduite décente d’autrui. Elle est remplacée par la réglementation ou par des avocats et des procès. Dans le même temps, il y a une perte de croyance dans la condition déchue de l’Homme et de l’humilité qu’il convient ainsi d’adopter, tout comme la nécessité de blâmer Dieu, plutôt que l’Homme, des maux de l’Homme. La confiance des croyants décents est remplacée par l’optimisme des cyniques à temps partiel, avisés quant à la morale et désillusionnés quant à la politique. La morale est exprimée dans une combinaison aussi étrange de certitude quant à l’objectif, disons par exemple, de justice mondiale, et de relativisme en ce qui concerne la diversité de la justice: la supériorité morale vient de la reconnaissance par chacun de l’absence de tout fondement de supériorité morale. C’est l’essence même du « politiquement correct ».

L’État-providence veut qu’il soit inutile de prendre soin de soi-même avec une prudence économe. Minogue fait valoir qu’il change ainsi «les termes de notre engagement avec la vie» en éliminant les avantages qui peuvent être tirés de la pratique de cette vertu. On pourrait ajouter que l’avantage de la prudence économe, que l’on trouve dans l’assistance  de soi-même, réapparaît sous les traits de la ruse, lorsqu’il s’agit de traiter avec des agents de l’État providence. Ce dernier préfère les vertus douces, n’exigeant pas de sacrifice ou de réponse à un certain sens du devoir. Il veut nous sauver de la douleur du sacrifice de soi et de la douleur en général. Au lieu d’honorer le devoir, il cherche la satisfaction facile et encourage l’impulsivité de ses clients, qui mangent les plats cuisinés achetés à la « supérette ». Parmi les conséquences de la notion de confort – et aussi en vente dans ces magasins, – on trouve une pornographie abondante, qui sauve les hommes (et sauveraient les femmes, si elles étaient intéressées) de l’un des devoirs du mariage et de « l’entreprise fastidieuse d’avoir à discuter de l’objet des satisfactions ».

Les gens qui cèdent à l’impulsion, plutôt qu’à la réalisation d’un désir délibéré, sont des sujets faciles pour la manipulation des experts en réglementation bureaucratique. Ceux-ci, comme le sage ayant à gérer l’imprudent, préfèrent flatter plutôt qu’expliquer, insinuer plutôt qu’argumenter. Tout en étant ignorées, les critiques sont réunies et les ennemis sont servis avec complaisance. Les maladies sont diagnostiquées comme des «causes profondes», auxquelles seul l’Etat fédéral est en mesure de s’attaquer, tout en dépensant, comme moyen, l’argent des autres – cette générosité que Machiavel recommande. De plus en plus, la personne avec un esprit servile devient un « singleton », sans famille, dépendant des faveurs de l’Etat fédéral, isolé tout en étant membre de la horde, trouvant la communauté dans le recroquevillement, partageant sa faiblesse plutôt que sa coopération.

« Le monisme est le résultat (…) de la tentative de tirer la perfection de la pensée pour l’introduire dans la vie politique »

En fin de compte, Minogue jette le blâme du projet politico-moral sur le « monisme du perfectionnisme». Celui-ci a remplacé la reconnaissance saine et réaliste de l’ambivalence ou de l’imperfection, qui avait caractérisé antérieurement l’Occident. Mais le blâme pourrait aller aussi bien à l’idée d’un « projet » de transformation – non pas seulement de compréhension et de réforme modérée – du monde. Le monisme est le résultat non pas tant de la perfection que de la tentative de tirer la perfection de la pensée pour l’introduire dans la vie politique. En Amérique, au moins, « l’un et le multiple »  [2]  est une ambivalence, à la fois théorique et pratique, reconnue dans la devise E pluribus unum [3]. Nos professeurs pourraient la traduire comme «le monisme à partir du pluralisme ».

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[1] NdT: Pour éviter les malentendus, le terme anglo-saxon liberalism n’a pas été traduit. Il s’apparente néanmoins à un politique de gauche, et non au libéralisme européen, qui se présente quant à lui comme une tendance de centre-droit.

[2] « the one and the many ».

[3] NdT: La devise du sceau de l’Amérique.

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*Harvey C. Mansfield est Professeur de Philosophie politique à Harvard et Senior Fellow de la Hoover Institution de l’Université de Stanford, où il dirige le groupe de réflexion sur la vertu et la Liberté. Il a écrit sur Edmund Burke et la nature et des partis politiques, sur Machiavel et l’invention du gouvernement indirect, en défense d’un libéralisme classique défendable et en faveur d’un science politique américaine constitutionnelle. Il a aussi écrit sur la découverte et le développement de la théorie du pouvoir exécutif. Il a traduit trois ouvrages de Machiavel et De la Démocratie en Amérique de Tocqueville. Son ouvrage Manliness a été récemment publié. Il a reçu en 2004 la médaille nationale des Humanités par le Président des Etats-Unis. Entré ç Harvard en 1949, il y enseigne depuis 1962.

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