Geopolitique & geoeconomie — 02 avril 2011
Libye: La voie des défections, par David Brooks

Par Michael Brooks*. Publié dans le NY Times et traduit de l’Anglais par Le Bulletin d’Amérique.

 

 

 

Tout le monde s’inquiète et questionne notre politique en Libye. Ma position est la suivante: je m’oppose à la politique menée par l’administration Obama dans diverses déclarations publiques ; je soutiens la politique que l’administration exécute actuellement.

La politique que l’administration décrit publiquement est à la fois étriquée et peu plausible. La force multilatérale tenterait de prévenir une catastrophe humanitaire par une opération aérienne, mais elle reste d’une ambiguïté exaspérante sur ce qui adviendrait ensuite: nos objectifs, notre attitude à l’égard du régime de Kadhafi, la stratégie de sortie envisageable.

Heureusement, la politique que l’administration Obama met actuellement en œuvre est davantage flexible et pensée en profondeur.

Elle commence avec le même but humanitaire. On perçoit parfois le Président Obama comme un calculateur détendu, hyper-rationnel. Mais, dans ce cas, il a été motivé par un sentiment noble, à cœur ouvert: les États-Unis ne pourraient pas s’asseoir et assister au spectacle du massacre de dizaines de milliers de personnes quand ils ont les moyens de le prévenir.

On me dit que le président Obama a pris cette décision en étant pleinement conscient de l’absence d’avantages politiques et des risques considérables. Il a pris pleinement conscience du fait que nous ne savions que peu de choses sur la Libye. Il a pris pleinement conscience que son engagement, s’il le prenait, l’engageait en partie sur l’avenir de la Libye. Mais il l’a pris comme un Américain doit le faire – motivé par le rôle historique de ce pays comme champion d’humanité et de la liberté – et avec la conscience que nous ne pouvions tout simplement pas rester dans l’opposition, au côté de la Russie et de la Chine.

Dans cette décision, on pouvait voir l’homme sensible et idéaliste qui a écrit « Les Rêves de Mon Père. »

En tant que Président, bien sûr, il faut aussi penser en termes pratiques. Le Président et le secrétaire d’État sont parvenus à une conclusion sans complaisance. Si le colonel Mouammar Kadhafi massacre activement son propre peuple, alors cette entreprise ne peut se terminer par un cessez-le-feu qui lui permettrait de rester au pouvoir. Le changement de régime est ainsi l’objectif de la politique américaine.

Il existe trois voies plausibles, qu’il pourrait suivre, qui sont à l’intérieur de l’administration parfois connues comme « les trois D ». Elles sont, dans l’ordre croissant du risque: la défaite – l’armée rebelle hétéroclite vainc son armée sur le champ de bataille; le départ – Kadhafi est persuadé de fuir le pays et de rejoindre une villa quelque part ; et la défection – les gens entourant Kadhafi décident qu’il n’y a pas d’avenir avec lui et, par conséquent, le régime s’effondre ou est renversé.

Le résultat est une stratégie que vous pourriez appeler « pressez et voyez ». Les forces multilatérales ont engagé la pression et observent ce qui se passe. Les pays occidentaux tendent la main aux personnalités libyennes afin de les encourager à la défection (le Ministre des Affaires étrangères s’est déjà rallié, et d’autres semblent venir). Il y a un effort pour diffuser des signaux en Libye à la télévision d’Etat rivale. Dans les zones libérées, l’alliance multilatérale envoie l’aide nécessaire afin de bâtir une société civile et organiser l’opposition politique. Les États-Unis rendent les milliards de dollars confisqués à la Libye à l’opposition afin d’assurer sa longévité.

Eric Schmitt écrivait un papier fabuleux dans le Times cette semaine, décrivant dans le détail ce que l’assaut aérien implique en réalité. Il ne s’agit pas seulement de frapper la défense aérienne libyenne. Elle implique aussi la guerre psychologique incitant les soldats libyens à déserter. Il s’agit de jouer avec les systèmes de communication libyens, de couper les lignes d’approvisionnement et de créer la confusion dans toute la chaîne de commandement.

Tout cela est destiné à envoyer le signal sur l’absence d’avenir de Kadhafi. Cela sera-t-il suffisant pour provoquer assez de défections? Personne ne sait. Mais compte tenu de toutes les incertitudes, cela semble être une façon prudente de tester la force du régime et d’exposer ses faiblesses.

Les mois à venir pourront révéler que nous n’avons tout simplement pas la capacité de nous lancer dans une invasion réelle (dont personne ne veut), pour déloger Kadhafi. Mais, au pire, le peuple libyen ne sera pas plus mal, en comparaison avec l’instant où les forces gouvernementales fonçaient sur Benghazi et se préparaient au massacre. Au mieux, nous pourrions aider à la libération d’une partie de la Libye ou même, si le régime tombe, à l’ensemble du pays.

Il est fastidieux de revenir sur ce genre de choses, mais il s’agit d’une intervention réalisée dans l’esprit de Reinhold Niebuhr. Elle est motivée par un sentiment noble : celui de combattre le mal. Elle est réalisée sans justice auto-attribuée et avec une prise de conscience prudente des limites et des ironies de l’histoire. Et cela se fait à un moment où le changement dans le monde arabe devient réellement possible.

Des officiels libyens ont amené des journalistes occidentaux dans la ville de Gharyan cette semaine, pour leur montrer la tombe d’un bébé soi-disant tué durant la campagne de bombardement de la coalition. David D. Kirkpatrick a rapporté dans le Times que la famille du garçon avait déclaré aux reporters en aparté que « Ce que fait l’OTAN est bien ». « Ce n’est pas un homme», souffla l’un d’entre eux de Kadhafi. « C’est Dracula. Pendant 42 ans, nous sommes dans l’obscurité. Celui qui parle est tué. Mais tout le monde veut qu’il s’en aille ».

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David Brooks est éditorialiste au New-York Times. Contributeur au Weekly Standard, à l’Atlantic Monthly, il a enseigné au Terry Sanford Institute of Public Policy de l’université de Duke. Il a écrit de nombreux ouvrages, notamment Bobos in Paradise et, récemment, The Social Animal: The Hidden Sources of Love, Character and Achievement.

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(4) Commentaires

  1. Quand on sait que l operation a ete preparee de longues date
    http://www.theatrum-belli.com/archive/2011/04/01/titre-de-la-note.html
    quand on sait qu Obama a envoye la Cia sur le terrain depuis bien avant l invasion de la coalition et la signature de la resolution 1973
    http://www.nytimes.com/2011/03/31/world/africa/31intel.html
    quand on sait que la France et l a Grande bretagne ont fait de meme, bien avant l insurrection et qu en novembre 2010 , leurs agents etaient sur le terrain libyen a Benghazi
    voir les nombreux articles
    quand on sait que la plupart des gens de Benghazi et de l Est sont soit sympathisant d Al Quaida soit membres de cette nebuleuse
    quand on sait que la plupart des insurges sont des gens d Al Quaida
    c est ce qu a dit le chef de l otan lui meme et est repete partout meme ici
    http://www.elwatan.com/weekend/aujourdhui/frontiere-tuniso-libyenne-clash-entre-les-islamistes-et-la-population-01-04-2011-118561_234.php
    quand on voit cela
    http://lavoixdesmartyrsdelalibertedexpression.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/03/31/horreur-a-benghazi-l-emprunte-d-al-qaida.html
    les medias nous l ont cache et cette nouvelle n a pas du tout ete re prise
    l on ne peut croire Micheal Brooks et tous les journalistes vendus a la cause de l imperialisme.
    c est une guerre pour le petrole et pour la partition de la Libye
    et vos belles theories dur votre humanite ne sont que le reflet de votre cynisme

  2. Concernant votre dernière phrase, il est bon de rappeler que Le Bulletin d’Amérique est une interrogation sur la réalité politique des Etats-Unis. Les auteurs diffèrent par leurs penchants et, en conséquence, l’ensemble des articles ne craint pas de refléter certaines contradictions (comme en témoigne les traductions de Leon Hadar ou du Weekly Standard). Nous vous remercions de ne pas conclure ou accuser trop hâtivement.

    « quand on sait que la plupart des gens de Benghazi et de l Est sont soit sympathisant d Al Quaida soit membres de cette nebuleuse
    quand on sait que la plupart des insurges sont des gens d Al Quaida
     »

    Il va falloir trouver davantage de preuves: les deux articles (très intéressants, il est vrai) que vous citez établissent une distinction très nette, de bon sens, entre les insurgés/la population libyenne et les islamistes/membres de la nébuleuse Al-Qaeda.

  3. Pingback: Donald Trump séduit les sympathisants du parti républicain « Le Bulletin d'Amérique

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