Geopolitique & geoeconomie — 15 février 2011
L’Egypte vue d’Israël, par Ken Weinstein

Par Ken Weinstein*.

Je me suis rendu cette semaine en Israël à l’occasion de la onzième Conférence d’Herzliya, la grande conférence israélienne sur la défense nationale. La question de la transition en Egypte était omniprésente mais a été abordée d’une manière différente qu’à Washington.

D’abord, les Israéliens craignent surtout l’instabilité. Aucun intervenant israélien n’a partagé le point de vue de ces néoconservateurs qui croient à la possibilité d’une transition vers une démocratie libérale. Le Professeur Shlomo Avinieri, par exemple, se souvient de la déception avec Nasser sur le soutien verbal donné par le Président David Ben Gourion en 1952 à la révolution égyptienne comme porteur de la démocratie et de la justice sociale. La paix avec l’Egypte — la grande nation arabe — leur a donné une trêve de 33 ans et non une guerre tous azimuts.

Et même si, en général, les Israéliens sont profondément démocrates et n’aimaient pas Moubarak, ils craignent fortement la possibilité d’un nouveau régime populiste hostile à leur égard.

La grande peur, bien sûr, c’est la montée politique des Frères Musulmans, profondément anti-israéliens, et le rôle central des Frères au Parlement et au gouvernement. Le modèle turc, souvent revendiqué en Egypte, les effraie: les Israéliens considèrent l’influence sociale dont les Frères bénéficient en Turquie, la dénonciation de Shimon Peres à Davos en 2009 par Erdogan, l’affaire de la flottille de Gaza, la diplomatie indépendante à l’égard de l’Iran, comme preuves d’une Turquie qui n’est plus laïque et orientée vers l’occident

De plus, la possibilité que d’autres régimes puissent tomber dans la foulée, surtout la Jordanie, les inquiète aussi.

L’élément rassurant pour les Israéliens est néanmoins le fait que la révolution en Egypte ne semble point motivée par un désir de rompre l’accord de paix avec Israël.

Et donc l’idée lancée par l’administration Obama — et citée par son ancien conseiller à la Sécurité nationale Jim Jones dans son discours a Herzliya – selon laquelle la clé pour résoudre les problèmes du Proche Orient passerait par la résolution de la situation israélo-palestinienne — semble fausse. Les problèmes de l’autoritarisme et du manque de croissance économique général semblent en effet être beaucoup plus importants.

Quelle que soit la politique américaine — soutenir la démocratie, comme le souhaitait George Bush, ou promouvoir un accord de paix, comme le veut Barack Obama — ce n’est pas cette variable qui détermine l’avenir du Proche Orient, mais plutôt la dynamique interne aux nations qui est la clé.

L’Egypte est donc aujourd’hui face à un défi démocratique dont la résolution doit venir de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, les évolutions futures auront certainement un impact important sur la région. Le pays pourrait même servir de modèle. Mais à l’heure actuelle, de nombreuses incertitudes demeurent après le départ de Moubarak: aucun leader ne semble pour le moment avoir clairement émergé et le tribunal militaire a son rôle à jouer.

Finalement, la question iranienne reste l’affaire la plus inquiétante pour le moment pour Israël, entre son programme nucléaire — arrêté pour l’instant, il paraît, par Stuxnet — et son contrôle par le biais d’Hezbollah, du gouvernement libanais en ce moment. En conséquence, les israéliens ont du mal à comprendre pourquoi le Président Obama a décidé de lâcher Moubarak si rapidement mais a manqué de donner son soutien a la révolution verte en Iran.

Ils trouvent, en fin de compte, que la politique américaine au Proche-Orient manque d’une vision stratégique claire. Ils ressentent une incompréhension de la part des Etats-Unis des problèmes qui touchent leur région. Mais plus encore, ils commencent à déplorer que leur allié se décide néanmoins à tirer les ficelles dans un sens qui ne semble pas approprié à la situation aujourd’hui dans la région.

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* Kenneth R. Weinstein est le CEO de l’Hudson Institute. Ses articles ont été publiés dans de multiples revues: The New Republic, The Wall Street Journal ou encore Le Figaro ou le Bungei-Shunju (Japon). Francophile, il est Chevalier de l’ordre des arts et des lettres. Il a été élève d’Allan Bloom à l’Université de Chicago, étudiant à Sciences Po’ (DEA d’études soviétiques) puis diplômé d’un PhD à Harvard, réalisé sur Pierre Bayle, un philosophe français du XVIIème siècle. Il tient un blog, Vue de Washington, pour Le Monde.fr.

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Le Bulletin d'Amérique donne la parole, à travers des chroniques et interviews, à des chercheurs ou journalistes américains comme français, avec une attention toute particulière à ceux qui sont issus de la société civile.

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(0) Commentaires

  1. Vue d’ Europe la demarche des USA apparait comme une vaste suite d’ erreurs et aussi comme une demarche subversive anti-europeenne;
    La clé pour comprendre la demarche des USA , c’ est leur declin economique, l’ endettement gigantesque vis-a-vis de la Chine , et par consequent la volonté d’ affaiblir le principal concurrent des USA , soit l’ Europe.
    Le ventre mou de l’ europe c’ est la mediterrannée, les pays arabo-musulmans , l’ instabilité politique qui en decoule, les flux migratoires desormais menaçants , l’ ideologie islamiste anti-liberale, les menées teroristes.
    Le discours du Caire d’Obama donnait la clé de lecture;
    Obama est favorable a l’ entrée de la Turquie en Europe et cela nous hérisse, il ne voit aucun problème a ce que les musulmanes sortent voilées ou sous burka et cela nous degoute.
    Tout comme nous degoute son soutien a la mosquée de ground zero.
    Les USA d’ Obama, vont dans le sens de cet appui aux foyers d’ instabilité arabo.musulmans.L’ abandon de Mubarak èst perçu comme une trahison sans vergogne.
    Obama voit d’ un bon oeuil les frères musulmans, là nous sommes vraiment dans le scenario alliance de revers  » ribbentrop-Molotov  » contre la Pologne ( et donc contre l’ europe ).
    Iran et alentours: Là à contrario de l’ Egypte aucun appui dècisif a la revolution verte, des paroles tres faibles contre la fraude electorale des mollahs ; donc Obama ne veut pas contrarier ce règime qui est sans aucun doute le pire règime comme forme mentale depuis le nazisme.
    Or l’ Iran est le grand fournissseur de petrole de la chine, et Obama ne fera rien qui porte ombrage a son financier – creancier chinois.
    L’ Iran etant present soit en mediterranée ( Liban, Gaza, alliance avec la Syrie et la Turquie, et maintenant Egypte ) soit dans le golfe persique ( appui aux revoltes soit chiites soit meme sunnites contre les monarchies saoudiennes , barheinie, ) soit en Afghanistan-Pakistan, Obama joue l’ apaisement et je dirai meme la complicité; Car comment expliquer que Obama accentue les erreurs de Bush – en persistant un combat dejà perdu en Afghanistan – en laissant filer l’ Irak sous domination iranienne- en finançant un regime pakistanais qui agit depuis 30 ans avec une duplicité totale (soutien aux talibans , fourniture du nucleaire a l’ Iran , alliance avec la Chine , agressivité contre l ‘ Inde ) donc Obama accentue les erreurs de Bush et de plus abandonne les alliés de l’ Occident ( Monarchies saoudiennes – Moubarak-israel – les Kurdes ).
    Quant a l’ abandon d’ israel il est flagrant , Obama joue la carte palestinienne et laisse l’ Iran se doter de l’ arme nucleaire tout en refusant a Israel de se debarasser de cette menace.
    Si je dois résumer mon analyse , je dis avec netteté quì Obama est un subversif a la Chomsky, Cohen-Bendit , qui applique avec cynisme une strategie de gestion et de précipitation du dèclin americain . Il represente la figure du traitre assorties de manieres doucereuses, souriantes , flottantes qui seduisent malheureusement encore bon nombre de commentateurs , incapables de relier les différents points que j’ expose ici et très heureux d’ eviter le fond qui sous-tend cette demarche, celle du saboteur , du naufrageur de l’ Occident.