Par Joshua Muravchik* pour le World Affairs Journal. Traduit de l’Anglais avec l’aimable autorisation de l’auteur pour Le Bulletin d’Amérique.
Rien n’est certain en Politique. Cependant, l’Histoire offre des guides afin de mieux cerner ce que nous pouvons attendre de la révolution égyptienne.
Premièrement, les révolutions sont contagieuses, même si la vitesse à laquelle elles se propagent reste variable. La Révolution américaine de 1776 a inspiré, treize ans plus tard, la Révolution française. Dans la seule année 1848, quelques 50 peuples à travers l’Europe ont lancé une révolte. Au cours d’une décennie qui s’étend de la fin des années 1970 à fin des années 1980, les pays d’Amérique latine ont peu à peu chassé les dictatures pour instaurer des régimes démocratiques. En 1989, le communisme a été renversé dans chaque avant-poste de l’empire soviétique, puis au sein de l’Union soviétique elle-même. Il est possible que le bouleversement qui a commencé à Tunis (ou peut-être en Iran en 2009) avant de s’étendre à l’Egypte se propage davantage encore. Ces « infections » voyagent dans les régions. Que cela advienne d’un seul coup ou de manière plus diffuse au cours des prochaines années, aucun régime arabe ne peut estimer être à l’abri, pas plus que les mollahs iraniens.
Deuxièmement, le hasard ne favorise pas les fins heureuses. De nombreuses révolutions connaissent la défaite, comme ce fut le cas en 1848. Aussi, la victoire peut être pire encore. Les révolutions française, russe, chinoise, cubaine, vietnamienne, cambodgienne, yougoslave et iranienne furent des histoires atroces ayant soumis leur pays à une souffrance plus terrifiante encore et rendu le monde moins pacifique. Dans le monde arabe, les régimes les plus humains et libéraux – en relativisant ce constat – ont été des monarchies qui n’ont pas été renversées, comme au Maroc, au Koweït et en Jordanie. En revanche, les régimes révolutionnaires d’Egypte, d’Irak, de Syrie, de Libye et du Soudan furent des monstruosités.
Pourtant, les événements se sont déroulés de manière prometteuse en Tunisie, et il existe quelques raisons d’espérer, avec un optimisme prudent, une issue similaire en Egypte. Tout d’abord, les protestations ont été pacifiques. Certes, quelques cocktails Molotov ont été lancés et des bâtiments incendiés. Mais il y a eu peu de violences, et ce fut des autorités ou de leurs mandataires que celle-ci s’est manifestée. Une autre raison réside dans le dialogue qui s’est instauré entre Omar Suleiman, officier supérieur de l’armée, et un réseau de représentants de la société civile, dont l’opposition fait partie. L’administration Obama, qui a commencé en multipliant plusieurs faux-pas, semble avoir trouvé ses marques afin de nourrir ces conversations et mérite des éloges à cet égard.
Pour réussir, les négociateurs auront à surmonter Mohamed ElBaradei. Occidentalisé et avunculaire, la personnalité d’El Baradei parle d’elle-même. Foncièrement anti-américain et passionnément anti-israélien, il a utilisé sa position au sein de l’Agence internationale de l’énergie atomique afin de défendre le développement d’une bombe nucléaire iranienne. Maintenant, il espère mener les Frères musulmans au pouvoir en Egypte.
On crie aujourd’hui l’idée qu’il est impossible de procéder aux négociations tant que Moubarak n’aura pas démissionné de la Présidence. L’opposition égyptienne est soutenue sans réserve dans sa défiance envers Moubarak, ou Suleiman, qui serait incapable de mener les réformes nécessaires. La Constitution devrait être radicalement remaniée ou entièrement déchiquetée ; celle aujourd’hui en vigueur ayant été écrite afin de préserver la règle du parti unique. Les protestataires ont raison d’insister sur le fait que, avant qu’ils se calment, de nouvelles règles doivent être adoptées afin d’assurer des élections présidentielle et parlementaires libres plus tard cette année.
Suleiman devrait être embarrassé par la vanité qu’il a exprimée sur la chaîne ABC TV, soutenant que la démocratie en Egypte devait être précédée par une « culture démocrate ». Il est vrai qu’une telle culture fait aujourd’hui défaut dans ce pays. Mais cette formule conduit à un dilemme inextricable: en réalité, comment la démocratie peut-elle se développer sans pratique de la démocratie ?
Toutefois, il est honteux de demander – comme le fait El Baradei – que Moubarak soit humilié avant que les négociations puissent commencer. Oui, le pouvoir doit être arraché de ses mains. Une des solutions serait qu’il se retire dans sa maison secondaire à Sharm el Sheikh, soit en démissionnant soit en demeurant une personnalité importante. Mais la substance des réformes est séparable de la symbolique du départ du président Moubarak. Ce dont l’Egypte a besoin maintenant, c’est de réelles procédures démocratiques, non de vengeance.
La révolution égyptienne a donc franchi la première étape de son nouvel avenir. Son objectif est-il de créer un avenir meilleur ou de régler des comptes avec le passé? Nul doute que la liste des injustices est longue. Mais ces deux désirs sont bien souvent en contradiction l’un avec l’autre. Se concentrer sur un compte-rendu complet des erreurs du passé conduit souvent à la guillotine et non à la justice.
Cela pourrait bien ne pas déranger ElBaradei. Le régime des Frères musulmans, qu’il rêve apparemment de mener, ne sera pas plus miséricordieux que les gouvernements en Iran et à Gaza, qu’il voit avec bienveillance. L’histoire tragique des révolutions, y compris la révolution égyptienne dans les années 50, devrait rendre les Egyptiens et sympathisants de l’Egypte, qui espèrent que celle-ci aura une fin heureuse, plus mesurés.
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*Joshua Muravchik est Fellow à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins (Washington DC), contributeur au World Affairs Journal et analyste à l’American Enterprise Institute. Il tient un blog et a écrit près d’une dizaine d’ouvrages, le dernier en date étant The Next Founders: Voices of Democracy in the Middle East. Il a été décrit par le Wall Street Journal comme « peut-être l’auteur néoconservateur le plus convaincant et le plus prudent en politique étrangère ». [Lire ses articles.]


















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