L’un après l’autre, les membres de la bande du New-York City College des années 40, l’« Harvard du pauvre », s’en vont : Pat Moynihan en 2003, Irving Kristol l’année dernière, Daniel Bell la semaine passée. Ce dernier, méconnu en France, a pourtant été l’un des sociologues les plus brillants de la seconde moitié du XXème siècle.
En 1974, Charles Kadushin tenta de définir avec précision l’élite intellectuelle américaine[1] et rangea Daniel Bell parmi les dix penseurs les plus influents de l’après-guerre, aux côtés de Noam Chomsky ou de Susan Sontag et devant Hannah Arendt. Ce ne fut naturellement pas sans raison. On lui doit trois ouvrages majeurs, qui sont autant de concepts marquants : La fin de l’idéologie (1960), son seul livre traduit en Français, qui prédisait une société à la fois post-marxiste et post-conservatrice, La venue de la société post-industrielle (1973), soulignant l’essor d’une société fondée sur la technologie et dominée par une techno-élite, et Les contradictions culturelles du capitalisme (1976), où l’on peut saisir que celui-ci admettait une confrontation entre une économie bourgeoise et une culture anti-bourgeoise remettant en cause l’éthique protestante.
Des rues de Manhattan à Harvard en passant par « The Public Interest »
Né en 1919 dans le Lower East Side de New-York, orphelin de père à huit ans et fils d’une famille d’immigrés juifs polonais, il connut l’existence difficile d’un enfant de la Grande dépression, vivant de petits larcins sur les étalages. Rétrospectivement, il vit dans ce vécu les origines de ses recherches à venir : « je voulais savoir, simplement, pourquoi cela devait arriver. C’était inévitable que je devienne sociologue »[2].
Autodidacte, il fit ses armes au New-York City College, dans une atmosphère intensément politique, où chacun devait choisir sa chapelle idéologique – Staliniste, Trotskyste, etc. Contrairement à bon nombre des étudiants, il ne fut pas radical, bien qu’il ait lu Partisan Review, une revue d’extrême gauche très littéraire, avec enthousiasme. Ces pages, où l’on pouvait trouver des articles de George Orwell ou de Philip Roth, étaient pour Bell « un monde d’imagination, un monde d’idées »[3]. Le socialisme lui ouvrit la porte de la sociologie et la sociologie l’éloigna rapidement du socialisme. Il devint un intellectuel ; un de ceux qui furent qualifiés de « New-York intellectuals ». Ce microcosme de gauche anti-staliniste, composé majoritairement d’immigrés juifs, où l’on pouvait croiser Lionel et Diana Trilling, Saul Bellow ou encore Hannah Arendt, connut son heure de gloire dans les années 50 et 60.
Journaliste entre 1948 et 1958 pour Fortune puis doctorant à Columbia, il choisit la carrière académique et devint Professeur dans cette université en 1962, avant d’enseigner à Harvard. Il conserva des liens étroits avec ses compères du City College : Nathan Glazer, son collègue à Harvard, Pat Moynihan, qui devint Sénateur de New-York, Irving Kristol, père du Néoconservatisme, avec lequel il fonda The Public Interest en 1965, une revue très critique à l’égard des programmes sociaux de la Great Society initiée par le Président démocrate Lyndon Johnson :
« En 1965, à New-York, mon vieil ami Daniel Bell, Professeur de Sociologie à Columbia, et moi-même, alors vice-président de la maison d’édition Basic Books, étions profondément troublés. La source première de cette gêne provenait du fait que la pensée qui commençait à dominer le discours politique et social, en dehors comme au sein des sphères académiques, suivait un registre idéologique qui n’avait aucun sens pour la réalité existentielle de la vie américaine ».[4]
Il s’agissait ainsi d’analyser avec rigueur les effets réels des politiques sociales, afin de rompre avec les bonnes intentions trompeuses :
« Il existe des problèmes avec toute réforme sociale, de l’école, du logement, etc. [Par exemple, une politique du logement créée des problèmes environnementaux et] ces problèmes minent la réforme. Mais la vertu d’être un intellectuel de gauche fait que la seule chose dont vous avez besoin est d’une idée ou d’un slogan »[5].
Néanmoins, Bell fit le choix de quitter la revue, trop conservatrice à son goût, huit ans après sa création. Il refusa toujours de se considérer comme un Néoconservateur, bien qu’il en ait de nombreux traits de caractère. Il rappelait ainsi souvent son opposition à la guerre du Vietnam et avait l’habitude de se présenter comme « socialiste en économie, libéral [6] en politique et conservateur lorsqu’il s’agit de culture ». Son libéralisme politique était fait de scepticisme, de pluralisme et d’agnosticisme[7] tandis que son conservatisme culturel se trouvait justifié par une croyance envers « la continuité et le jugement »[8]. On retiendra enfin que sa définition du socialisme reste très éloignée de la conception européenne :
« Pour moi, le socialisme n’est pas un étatisme ou la propriété collective des moyens de productions. Dans [le champ économique], la communauté prévaut sur l’individu au sein des valeurs qui légitiment la politique économique (…) Cela signifie un ensemble de priorités qui assurent un travail à ceux qui en recherchent, un degré de sécurité contre les hasards du marché, un accès adéquat aux soins de santé et à une protection contre les ravages de la maladie »[9].
Idéologies et société postindustrielle
Fin connaisseur de Karl Marx, il ne fut jamais communiste. Il préférait segmenter la société en fonction de « royaumes » et reprochait au marxisme de percevoir celle-ci dans un contexte historique donné, dans :
« un système clos, intégré à travers des modes de production ou des systèmes dominants de valeurs, croyant que tout autre royaume, qu’il soit superstructural ou périphérique, est déterminé ou influencé par ce principe de « totalité » ou « d’intégration ». Contre ces vues holistes, j’ai argué que la société pouvait être mieux appréhendée à travers plusieurs royaumes, chacun obéissant à un principe axial qui devient le standard d’action réglementant ou normalisant chaque royaume »[10].
Ainsi, le domaine techno-économique devait obéir au principe axial de la rationalité fonctionnelle, tandis que la Politique suivait celui de l’égalité [11] et la culture celui de la réalisation de soi-même.
En 1960, dans La Fin de l’idéologie [12], il saisit l’échec du socialisme marxiste aux Etats-Unis, décrivant l’Amérique comme une exception aux idéologies radicales envahissant l’Europe. Entre autres, l’absence de conscience de classe, l’abondance matérielle, le refus radical du capitalisme et de la réalité politique a condamné le socialisme américain. Mais Daniel Bell ne se limitait pas à ce dernier: plus généralement, la chute de l’idéologie s’expliquait selon lui par l’oppression des régimes socialistes contre leurs populations – « à chacun son Kronstadt », sa prise de conscience, dit-il dans son introduction –, l’amélioration des effets néfastes du marché par l’Etat-providence et l’émergence de nouvelles philosophies remettant en cause celles, romantiques, de la perfectibilité de la nature humaine. L’idéologie apparut à Daniel Bell comme une « religion séculière » – mais la religion est selon lui plus efficace puisque permettant d’affronter la mort. Toutefois, il n’en regrettera pas moins le retrait des utopies, perçues comme nécessaire à l’aspiration humaine.
Plus tard, dans The Post-Industrial Society (1973), Daniel Bell soulignera que les bouleversements des structures techno-économiques apparaissant lors de la seconde moitié du XXème siècle participèrent à la décomposition de l’idéologie marxiste :
« Dans la structure sociale qui émerge discrètement, de nouvelles sources de pouvoir se créent et se forment. Quel que soit le caractère à venir de cette nouvelle structure sociale – que cela soit un capitalisme d’Etat, un capitalisme managérial ou un capitalisme d’entreprise – le socialisme américain comme fait social et politique est devenu un détail de l’Histoire »[13].
Le concept de société postindustrielle développe les idées d’une nouvelle élite dirigeante, d’une explosion du secteur des services, du rôle moteur de la technologie comme origine du changement, de la théorie comme type de savoir le plus primordial. Daniel Bell accueillit avec enthousiasme la venue de cette société.
Cependant son approche de la culture, ce « royaume de la sensibilité et du tempérament moral, ainsi que de l’intelligence, qui cherche à ordonner ces sentiments[14] », pourrait témoigner d’un certain paradoxe avec l’ensemble de son œuvre : dans The Cultural Contradictions of Capitalism, il remarque le consumérisme et le laxisme, la perte des standards moraux et artistiques, la destruction des valeurs. Cependant, comme nous l’avons remarqué, celui-ci considérait que les « royaumes » pouvaient suivre des chemins divergents.
Ethique protestante, modernité et religion
L’influence wébérienne a marqué la pensée de Daniel Bell – Irving Kristol, lui, estimait avoir davantage à apprendre de Tocqueville que de Weber[15]. Aussi, il dira des écrits de Benjamin Franklin, qui accordait une importance première à la frugalité, à la tempérance, à l’humilité et à l’industrie, qu’« il n’y a pas de meilleur inventaire du credo américain »[16].
Ce credo, celui du puritanisme, va néanmoins vivre avec la modernité un phénomène bouleversant. La modernité apparaît à Daniel Bell comme « l’individualisme, l’effort des individus de se faire et, si nécessaire, de refaire une société afin de permettre et de choisir ». Notons que la modernité de Bell intervient tardivement : il semble dater ses prémisses au XVIIIème siècle. Il regrettera l’absence d’éthique morale ou transcendantale. Ainsi, la psychothérapie ne saurait répondre aussi bien à l’anxiété de la société de masse moderne qu’un cadre moral. En outre, la société moderne est critiquée par Bell puisqu’elle met en jeu des contradictions insurmontables entre, par exemple, une norme culturelle hédoniste et des normes de discipline au travail [17]. La société de masse – transports de masse, communication de masse – fait éclater la culture bourgeoise ayant fait le succès du capitalisme américain : la publicité n’a-t-elle pas introduit le matérialisme dans la frugalité protestante ? Le train n’a-t-il pas rendu désertes les communes rurales, bastions de l’éthique protestante ?
Ensuite, Bell distingue modernité et modernisme, celui-ci étant entendu comme l’avant-garde des adversaires aux traditions culturelles, dont l’apogée fut atteint dans les années 20. Véritablement expérimental, c’est selon Bell par lui que les structures modernes ont finalement divorcé du système capitaliste. Peu à peu, ce mouvement est devenu une classe n’ayant plus rien de déviant : un large réseau allant des galeries d’art aux universités, en passant par l’industrie du cinéma. A ce sujet, les propos de Bell sur l’abolition de la distance – entre l’artiste et l’amateur, ou dans l’abandon de la structure musicale pour une immersion totale dans l’émotion – sont à rapprocher de l’ouvrage de Lionel Trilling, Sincérité et authenticité, où ces derniers sentiments sont perçus comme les éléments centraux de la Modernité.
Mais si cette dernière apparaît à certains égards à Bell comme un plaidoyer contre la culture, le post-modernisme des années 60 l’horrifie davantage encore. Les artistes, intellectuels et militants de la New Left tentent alors de briser de nouvelles frontières. Bell y voyait la dissolution de l’art, la perte de soi-même dans le nihilisme et la démocratisation du génie par l’abolition de l’autorité et du jugement.
Le sociologue en est alors venu à annoncer un retour de la religion : « Je pense qu’une culture ayant pris conscience de ses limites à explorer l’insignifiant retournera, un jour, vers l’effort à retrouver le sacré » [18]. Pour Daniel Bell, la religion a joué un rôle fondamental en fournissant une morale par la tradition et sa remise en cause – la « grande profanation » de l’ère moderne – a été déterminante dans le nihilisme, dans l’absence de transcendance, dans la croyance qu’il n’existe rien au-delà [19]. Par exemple, l’esthétisme ne pouvait remplacer la religion : la passion ou la volonté ne peuvent guider seules l’individu, au risque de le voir perdre tout sens de la direction. Baudelaire est l’exemple premier de Daniel Bell. Pour autant, le sociologue n’appelle pas à un retour au puritanisme. Il voit avant tout la religion comme une morale, une redécouverte de la famille et de la communauté afin de combler le vide créé entre l’individu atomisé et les bureaucraties, entre le passé à l’avenir. La religion devient ainsi une redécouverte des mythes dans un monde rationnalisé et scientifique.
En définitive, comme le soulignait Raymond Boudon dans sa préface à l’édition française de La fin de l’idéologie, Daniel Bell n’a pas cherché « à peindre les sociétés modernes en rose ». Penseur hétérodoxe, observateur avisé de la réalité américaine, Daniel Bell a toujours refusé les étiquettes : « je trouve amusant que les gens qui condamnent les visions unidimensionnelles de la société et de la politique appliquent une étiquette unidimensionnelle aux choses » [20]. Puisse son effort inspirer Le Bulletin d’Amérique.
[1] Charles Kadushin The American Intellectual Elite, 1974.
[2] Cité par Malcolm Waters, in Daniel Bell, Routlege, 1996
[3] In « Arguing the World », Joseph Dorman. Free Press, 2000.
[4] Irving Kristol, Forty Good Years, The Public Interest, May 2005.
[5] In « Arguing the World », Joseph Dorman. Free Press, 2000.
[6] Au sens américain du terme.
[7] Ibid.
[8] In « Arguing the World », Joseph Dorman. Free Press, 2000.
[9] Cité par Malcolm Waters, in Daniel Bell, Routlege, 1996.
[10] Ibid.
[11] Il serait plus juste de rapprocher l’égalitarisme de Bell de ce que nous entendons en France comme l’égalité de droit.
[12] Daniel Bell n’a pas revendiqué la paternité des termes: il note qu’Albert Camus évoqua cette idée en 1946 et que Raymond Aron, avec qui il correspondait, évoqua le sujet lors d’une conférence à Milan en 1955, où il était présent.
[13] Marxian Socialism in the United States, Princeton University Press, 1967.
[14] The Cultural Contradictions of Capitalism, 1976.
[15] Cité par Gertrude Himmelfarb, introduction à The Neoconservative Persuasion, 2011.
[16] The Cultural Contradictions of Capitalism, 1976.
[17] Ibid, chap. 2 “de l’éthique protestante au bazar psychédélique”.
[18] Introduction à The Cultural Contradictions of Capitalism, 1976.
[19] The Winding Passage, 1980
[20] In « Arguing the World », Joseph Dorman. Free Press, 2000.




















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